Читать книгу «La prairie» онлайн полностью📖 — James Fenimore Cooper — MyBook.
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«Mes pères blancs, qui demeurent près des grands lacs,» dit-il, «ont déclaré que leurs frères des pays du soleil levant ne sont pas des hommes, et je vois maintenant qu’ils n’ont point menti. Qu’est-ce qu’une nation qui a une femme pour chef? Tu es donc le chien et non le mari de cette femme?

— Ni l’un ni l’autre; je n’ai vu son visage qu’aujourd’hui. Elle est venue dans la Prairie parce qu’on lui a dit qu’il s’y trouvait une grande et généreuse nation appelée les Dacotas, et qu’elle voulait voir des hommes. Chez les Visages Pâles comme chez les Sioux, il arrive aux femmes d’ouvrir les yeux pour voir des choses qui sont nouvelles. Mais elle est aussi pauvre que moi, et elle manquera de blé et de venaison si tu enlèves le peu qu’elle et son ami possèdent.

— C’est à présent que mes oreilles viennent d’entendre autant de mensonges coupables que de paroles!» s’écria Matori d’une voix sévère qui fit tressaillir jusqu’aux Indiens. «Suis-je une femme? N’ai-je pas des yeux pour voir? Réponds, chasseur blanc: quels sont les hommes de ta couleur qui dorment près des arbres abattus?»

En disant ces mots, le chef irrité étendit la main dans la direction du camp d’Ismaël, et le Trappeur ne put douter que, plus sagace que ses hommes, il n’eût découvert ce qui avait échappé à leurs recherches Sans rien laisser paraître du regret qu’il en éprouva, non plus que de la mortification d’avoir été joué par son adversaire, il continua à garder son sang-froid imperturbable.

«Qu’il y ait des blancs qui dorment dans la Prairie,» répondit-il, «cela se peut, et puisque mon frère l’a dit, c’est vrai; mais qui sont ces hommes qui se confient à la générosité des Sioux, je ne puis le dire. S’il y a des étrangers qui dorment, envoie tes jeunes gens les éveiller, et qu’ils disent pourquoi ils sont ici. Les Visages Pâles ont des langues. »

Le chef secoua la tête avec un sourire farouche, puis se détournant pour mettre fin à la conférence, il ajouta brusquement:

«Les Dacotas sont une race prudente, et Matori est leur chef. Il n’ira pas appeler les étrangers, pour qu’ils se lèvent et lui répondent avec la gueule de leurs carabines. Il leur parlera tout bas à l’oreille. Alors que les hommes de leur couleur viennent les éveiller.»

Là-dessus, il s’éloigna, et un rire approbatif accueillit ses paroles. Le cercle se rompit sur-le-champ; les Indiens suivirent leur chef à quelques pas de là, et ceux qui pouvaient se permettre d’énoncer leur opinion en présence d’un si grand guerrier se pressèrent autour de lui pour tenir conseil.

Wencha profita de l’occasion pour renouveler ses importunités; mais le Trappeur, qui savait maintenant à quoi s’en tenir sur son compte, le repoussa avec humeur. Ce qui mit plus efficacement un terme aux persécutions du perfide sauvage, ce fut l’ordre donné à toute la troupe, gens et bêtes, de changer de position. Ce mouvement s’effectua dans un profond silence, et avec un ordre qui aurait fait honneur à des hommes beaucoup plus éclairés.

La halte eut bientôt lieu, et cela en vue de la lisière du petit bois près duquel était campé Ismaël. On tint là une délibération nouvelle, fort courte mais d’une extrême gravité.

Les chevaux, qui semblaient dressés à ces attaques couvertes et silencieuses, furent de nouveau placés sous la surveillance des gardiens qui, comme auparavant, eurent ordre d’avoir l’œil sur les prisonniers. L’inquiétude qui commençait à gagner le Trappeur ne fit que s’accroître en voyant auprès de sa personne Wencha qui, à en juger par son air de triomphe et d’autorité, commandait le détachement. Néanmoins le sauvage, qui, sans- doute, avait des instructions particulières, se contenta de brandir son tomahawk avec un geste expressif qui menaçait Hélène d’une mort immédiate. Après avoir ainsi averti les deux prisonniers du sort qui serait infligé à leur compagne au moindre signal de rebellion de leur part, il se renferma dans un mutisme absolu. Cette modération inattendue leur permit d’accorder une pleine attention à ce qui se passait sous leurs yeux, autant du moins qu’ils étaient à même d’en juger.

Ce fut Matori en personne qui procéda à tous les préparatifs nécessaires.

Il assigna à chacun son poste, en homme qui connaissait à fond les qualités respectives de ses compagnons, et on lui obéit avec la déférence empressée que témoigne toujours un Indien aux ordres de son chef dans les moments décisifs. Il détacha les uns à droite, les autres à gauche, et tous s’éloignèrent de ce pas rapide et silencieux qui est propre à leur race, à l’exception de deux guerriers d’élite. Quand le reste eut disparu, Matori se tourna vers les compagnons de son choix, et leur annonça par un signe que le moment était arrivé de mettre à exécution l’entreprise qu’il avait projetée.

Leur premier soin fut de déposer le petit fusil de chasse que, sous le nom de carabine, ils portaient en vertu de leur rang; puis se débarrassant de tout ce qui pouvait gêner leurs mouvements, ils attendirent debout et presque nus, semblables aux statues de quelque sombre divinité. Matori s’assura que son tomahawk était bien à sa place et que son couteau jouait librement dans sa gaîne de peau, serra sa ceinture de wampum (G), et rentra les cordons et les franges de ses riches brodequins. Ainsi préparé de tous points à l’exécution de son audacieuse entreprise, le chef donna le signal d’avancer,

Lés trois Sioux se dirigèrent à la file vers le camp des émigrants, s’arrêtèrent quelques minutes pour observer les environs, se glissèrent dans les hautes herbes et disparurent.

On n’aura point de peine à concevoir la douleur et l’angoisse qu’éprouvaient, à la vue de ces dispositions alarmantes, les trois spectateurs qui prenaient à leur résultat un si vif intérêt.

Quelles que fussent les raisons d’Hélène de ne porter qu’un médiocre attachement à la famille au milieu de laquelle nous l’avons présentée au lecteur, la pitié naturelle à son sexe et un reste de bienveillance agissaient sur son cœur. Plus d’une fois elle fut tentée de braver le danger terrible qui la menaçait, et d’élever sa voix, toute faible qu’elle était, pour jeter le cri d’alarme. Cette impulsion était si naturelle et si forte, qu’elle y eût peut-être cédé sans les remontrances souvent répétées que Paul Hover lui adressait à voix basse.

Notre chasseur d’abeilles, de son côté, se trouvait lui-même combattu des sensations les plus opposées. Sa première et principale sollicitude était sans doute pour la jeune fille placée sous sa protection; mais je ne sais quelle excitation passionnée, et qui ne laissait pas d’avoir des charmes, faisait battre son cœur. Bien qu’il eût pour les émigrants moins de bienveillance qu’Hélène, il brûlait d’entendre le bruit de leurs carabines, et, le cas échéant, il eût volontiers été des premiers à voler à leur secours. Par moments, il ressentait, lui aussi, la tentation, presque irrésistible, de courir éveiller les négligents voyageurs; un regard d’Hélène suffisait alors à raffermir sa prudence chancelante et à lui rappeler quelles seraient les suites de sa témérité.

Seul, le vieux Trappeur, calme en apparence, examinait tout aussi froidement que s’il n’eût point eu d’intérêt dans ce qui allait se passer; son œil, sans cesse sur le qui-vive, épiait le moindre incident. Heureux privilège de l’homme accoutumé depuis trop longtemps aux scènes de violence pour s’effrayer aisément, et se possédant assez pour savoir mettre à profit la première occasion de tromper la vigilance de ses gardiens!

Cependant, les guerriers sioux n’étaient pas restés oisifs. A la faveur des brouillards qui emplissaient les bas-fonds, ils s’étaient, en rampant comme des couleuvres, frayé un chemin à travers les touffes d’herbe, jusqu’à un point où il n’était plus possible d’avancer sans un redoublement de précautions. Matori avait de temps en temps redressé sa haute taille, et promenant ses regards perçants autour de lui, il releva de nouveaux indices, qui, joints à ceux qu’il avait recueillis dans sa première reconnaissance, lui permirent de se rendre un compte exact de la position de ses futures victimes.

Mais quel était leur nombre? en quoi consistaient leurs moyens de défense? Ses efforts pour s’éclairer sur ces deux points essentiels échouèrent complètement. Trop défiant pour s’en rapporter à d’autres moins courageux et rusés que lui, il ordonna à ses compagnons de l’attendre, et poursuivit seul l’aventure.

La marche de Matori se ralentit alors, grâce à une longue habitude de cette espèce d’exercice, au point d’imiter celle d’un reptile. Ramassé sur lui-même, il avançait un pied, puis l’autre, prêtant l’oreille au plus léger son qui aurait pu annoncer que les voyageurs étaient instruits de son approche. A la fin, il réussit à se glisser sous le couvert du bois, où, n’étant plus exposé aux rayons de la lune, il courait bien moins le risque d’être aperçu, en même temps que les objets d’alentour s’offraient d’une manière plus distincte à ses regards mobiles et pénétrants. Il s’arrêta en cet endroit pour y faire ses prudentes, observations avant de se hasarder plus loin. Sa position lui permettait d’embrasser d’un coup d’œil le camp tout entier avec sa tente, ses chariots et ses huttes de feuillage; le tout se. dessinait devant lui dans un profil sombre mais suffisamment tracé, et l’habile guerrier fut à même d’évaluer avec une certaine exactitude la force de l’ennemi auquel il allait avoir affaire.

Un silence inexplicable continuait de régner en ce lieu. Le chef appuya sa tête contre terre et écouta attentivement. Il allait la relever sans avoir obtenu aucun résultat, quand le bruit d’une respiration arriva imparfaitement à son oreille. Trop exercé à tous les moyens de déception pour devenir lui-même la dupe d’un artifice vulgaire, il écouta de nouveau, reconnut à un certain tremblement que le son était naturel, et n’hésita plus.

Quittant sa première direction, le Sioux se traîna en droite ligne vers la lisière du petit bois, et découvrit l’endroit où le dormeur sans défiance était couché : c’était, on l’a deviné, l’un de ces fils indolents d’Ismaël, chargés de veiller à la sûreté du camp.

Arrivé jusqu’à lui, Matori s’accroupit pour l’examiner à loisir. Le jeune homme tressaillit comme s’il allait se réveiller. A l’instant, le sauvage tira son coutelas, prêt à immoler la victime; puis changeant d’idée, par un mouvement aussi rapide que la pensée, il se blottit derrière le tronc d’arbre abattu contre lequel l’autre avait la tête appuyée, et resta étendu dans son ombre, aussi immobile et en apparence aussi privé de sentiment que le bois lui-même, avec la couleur duquel la sienne se confondait.

Arrivé jusqu’au dormeur, Matori s’accroupit pour l’examiner à loisir.


L’indolente sentinelle ouvrit ses yeux appesantis, les porta vers le ciel étoilé, et s’appuyant lourdement d’une main, souleva son buste pesant pour regarder autour de lui. Ses regards incertains parcoururent, avec un reste de vigilance, les différentes parties du camp pour aller se perdre dans l’horizon de l’immense Prairie. N’apercevant que les lignes sinueuses de la plaine vallonnée qui de toutes parts s’offrait à ses yeux chargés de sommeil, il changea de position de manière à tourner le dos à son dangereux voisin, et se laissa retomber nonchalamment à terre.

Il y eut ensuite un long silence, et qui fut rempli d’anxiété pour le Sioux, avant que le ronflement du voyageur annonçât qu’il avait repris son somme; mais les fatigues d’une journée de marche forcée pesaient trop visiblement sur ce dernier pour que la défiance de son ennemi persistât longtemps. Ce fut toutefois par une succession de mouvements presque insaisissables que Matori parvint à changer de position, sans avoir fait plus de bruit que la feuille de cotonnier balancée dans l’air auprès de lui.

Dès lors le sort du dormeur était entre ses mains. Tout en examinant les vastes proportions et les formes athlétiques du jeune homme avec cette sorte d’admiration que les avantages physiques manquent rarement d’exciter dans l’âme d’un sauvage, il se prépara froidement à éteindre le principe de vie qui seul pouvait les rendre formidables. Après avoir écarté les plis du vêtement, il leva son arme acérée et allait frapper avec toute la force et l’adresse dont il était capable, quand le jeune homme rejeta en arrière son bras basané, dont ce mouvement machinal mit en saillie les muscles vigoureux.

Encore une fois, le chef suspendit son coup, sous l’empire d’une idée soudaine. En un tel moment, le sommeil de l’étranger lui parut offrir moins de périls que sa mort. Qu’adviendrait-il au moindre bruit de lutte? et que serait l’agonie clans une constitution si puissante? L’Indien tourna la tête vers le camp, puis vers le petit bois, et ses yeux étincelants se promenèrent ensuite dans la Prairie solitaire et silencieuse. Se courbant de nouveau sur la victime qu’il épargnait, il s’assura qu’elle dormait d’un profond sommeil, et abandonna son projet pour obéir aux suggestions d’une malice plus raffinée.

La retraite de Matori fut entourée des mêmes précautions que l’avait été son arrivée. Il poussa droit au camp, en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir plonger sous cet abri en cas d’alarme.

La tente isolée attira en passant son attention. Après en avoir examiné l’extérieur, il souleva le bas de la toile et glissa par-dessous son visage cuivré. Au bout d’une minute, il se retira, et s’asseyant à terre, il resta quelque temps dans une inaction complète, absorbé dans ses réflexions. Il se mit à ramper de nouveau, et passa encore sa tête sous la draperie de la tente. Ce second coup d’œil jeté à l’intérieur fut plus prolongé que le premier, et sembla présager des résultats plus funestes. L’accès de curiosité prit fin. Matori s’éloigna comme à regret, et toucha bientôt à la barrière de branchages élevée au centre du camp. Sa cupidité n’en fut que plus vivement allumée, et, avec un redoublement d’adresse, il réussit à franchir l’obstacle.

Une fois dans l’enceinte, et après s’être ménagé une retraite facile en écartant ce qui pouvait contrarier la rapidité de sa fuite, il redressa sa taille imposante et parcourut le camp, semblable au génie du mal qui cherche une proie à dévorer. Déjà il avait visité la cabane où s’étaient retirés la femme de l’émigrant et ses jeunes enfants; déjà il avait passé devant plusieurs corps gigantesques étendus çà et là sur des lits de feuillage, lorsqu’il arriva enfin à l’endroit occupé par Ismaël en personne. Un homme de la sagacité de Matori ne pouvait manquer de deviner qu’il était en présence du chef de la troupe. Aussi, tout en considérant sa carrure herculéenne, calculait-il en lui-même les chances de son entreprise et les moyens les plus efficaces d’en recueillir les fruits.

Il avait remis dans sa gaîne le coutelas que sous l’impulsion du premier moment, il avait tiré, et il allait passer outre; mais Ismaël, se retournant sur sa couche, demanda brusquement qui était là. Il fallait toute l’astuce et la présence d’esprit d’un sauvage pour éviter d’amener la crise à une solution immédiate. Imitant l’accent rauque et empâté de la voix qu’il venait d’entendre, Matori se laissa lourdement tomber à terre et parut se disposer à dormir. L’émigrant le regarda faire, sans trop se rendre compte, à travers ses paupières appesanties. Comment se défier d’ailleurs d’un stratagème si audacieux et exécuté en perfection? Ismaël s’y trompa, et reprit son somme.


Condamné par prudence à l’immobilité, Matori profita du délai pour mûrir un plan qui devait lui livrer le camp et tout ce qu’il contenait. Dès qu’il estima le danger passé, il recommença de se traîner sur le sol, et dirigea sa marche vers l’enclos où étaient renfermés les animaux domestiques.

Le premier qu’il rencontra fut soumis de sa part à un long et périlleux examen. Le Sioux, qui n’en avait jamais vu de pareil, tâta à plusieurs reprises son épaisse toison et ses membres délicats; et la créature fatiguée ne regimba point, comme si un instinct secret l’avertissait qu’au milieu de ces immenses solitudes, son protecteur le plus sûr était l’homme. Cependant Matori finit par renoncer à une proie qui n’eût pu lui être d’aucune utilité dans ses expéditions de rapine. A la vue des bêtes de somme, sa joie fut extrême; il eut de la peine à en contenir l’expression, et le naturel du sauvage l’emporta un moment au point de lui faire oublier la situation critique où il se trouvait.


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