Mon père, qu’avons-nous à perdre? La loi ne nous protège pas: pourquoi donc aurions-nous des scrupules? pourquoi souffririons-nous les menaces d’un insolent? Soyez à la fois juge et bourreau.
SHAKESPEARE, Cymbeline.
PENDANT que le guerrier sioux poursuivait son plan avec toute l’astuce de sa race, aucun bruit ne troublait la tranquillité de la Prairie. Chacun des hommes de sa troupe, immobile au poste assigné, attendait, sans impatience, le signal qui devait lui ordonner d’agir.
Aux regards des spectateurs soucieux qui occupaient la hauteur, la scène ne présentait que l’aspect d’une solitude faiblement éclairée par la clarté de la lune, à demi voilée par les nuages. Une teinte un peu plus sombre marquait l’emplacement du camp, et çà et là une lueur vive éclairait les crêtes ondoyantes des collines. Partout régnait le calme profond, imposant, absolu d’un désert.
Mais pour ceux qui savaient si bien ce que recouvrait ce manteau de silence et d’ombre, c’était une scène d’un poignant intérêt. Chaque minute ajoutait une épine à leur angoisse, et pourtant nul signe de mauvais présage ne s’élevait du sein des ténèbres. L’émotion de Paul Hover était au comble et sa respiration haletante, et plus d’une fois la jeune fille frissonna de frayeur en sentant tressaillir son bras sur le sien.
Les mauvais instincts de Wencha ne résistèrent pas à l’occasion de se produire en toute liberté. Au moment où son chef laissait imprudemment éclater l’allégresse que lui causait la vue du nombreux bétail des émigrants, le perfide sauvage s’abandonna au malin plaisir de tourmenter ceux qu’il était de son devoir de protéger. Penchant la tête vers le Trappeur, il murmura ces mots à son oreille:
«Si les Dacotas perdent leur grand chef par les mains des Longs Couteaux, les vieux, mourront aussi bien que les jeunes!
— La vie est un don du Waconda (H);» répondit l’impassible vieillard, «le guerrier rouge doit se soumettre à sa loi aussi bien que tout autre de ses enfants. La mort frappe quand il l’ordonne, et aucun Dacota ne peut en changer l’heure.
— Regarde!» reprit le sauvage en agitant son couteau. «Wencha est le Waconda d’un chien.»
Le vieillard leva les yeux sur son féroce gardien: un éclair d’indignation et de mépris jaillit sous ses paupières creuses, mais il s’éteignit presque aussitôt pour faire place à une expression de pitié, sinon de douleur.
«Pourquoi un homme fait à l’image de Dieu,» dit-il tout haut, «serait-il révolté des propos d’un être privé de raison?»
Il avait parlé en anglais, et Wencha, voyant là un prétexte d’offense, saisit le Trappeur par les rares mèches de cheveux blancs qui s’échappaient de dessous son bonnet; il allait passer à leur racine la lame de son couteau, quand un cri long et perçant fendit l’air, répété par les mille échos de la Prairie. Wencha lâcha prise et poussa une exclamation de joie cruelle.
«Allons,» s’écria Paul, incapable de se contenir plus longtemps, «c’est maintenant, vieil Ismaël, qu’il faut montrer que tu as du sang du Kentucky dans les veines! Tirez bas, mes enfants; tirez à rase terre, car les Peaux Rouges sont couchés à plat ventre!»
Sa voix se perdit au milieu des cris, des clameurs et des hurlements qu’au même instant cinquante bouches proféraient autour de lui. Les gardiens continuaient à rester auprès des captifs, mais c’était avec l’impatience de coursiers qu’on a peine à retenir au point du départ, quand ils n’attendent plus que le signal pour s’élancer dans l’arène. Ils agitaient les bras, sautaient, se démenaient comme des enfants, poussaient des cris frénétiques.
Tout à coup, au-dessus de ce vacarme désordonné, domina un bruit sourd, pareil à celui que produirait le passage d’un grand nombre de bisons, et l’on aperçut les bestiaux et les bêtes de somme d’Ismaël qui fuyaient en masse confuse.
«Ils ont volé à l’émigrant tous ses animaux,» dit le Trappeur;
«les reptiles ne lui en ont pas plus laissé qu’à un castor!»
La troupe entière des bêtes épouvantées escalada la hauteur au galop et passa à côté des prisonniers, suivie d’une bande de noirs démons qui la talonnaient et précipitaient sa course.
L’impulsion s’était communiquée aux chevaux des Sioux, accoutumés à s’associer à l’ardeur fougueuse de leurs maîtres, et il devenait de plus en plus difficile de les maintenir en place. Alors que les yeux étaient fixés sur ce tourbillon d’hommes et d’animaux, le Trappeur, avec une vigueur que son âge semblait démentir, arracha le coutelas des mains de- Wencha, et d’un seul coup trancha la longe de cuir qui tenait tons les chevaux attachés ensemble. Aussitôt ceux-ci, hennissant de joie et de terreur à la fois, bondirent affolés et se dispersèrent de toutes parts dans l’espace qui leur était ouvert.
Sur le premier moment, Wencha ne songea qu’aux représailles. Il porta la main à la gaîne du couteau qui venait de lui être enlevé, et chercha à tâtons la poignée de son tomahawk, tandis qu’il suivait de l’œil les chevaux débandés, avec le douloureux regret d’un Indien de l’Ouest. Partagé entre la vengeance et la cupidité, la lutte fut courte mais terrible. Ce dernier sentiment l’emporta dans le cœur d’un homme à passions basses: il s’élança à la poursuite des fuyards avec ses derniers compagnons.
Dès qu’il les vit partir, le vieillard, qui n’avait pas bronché devant l’attaque imminente de son ennemi, se prit à dire, le bras étendu et en riant à la muette:
«La nature rouge est toujours la nature rouge, qu’elle se manifeste en prairie ou en forêt! Quiconque s’aviserait de jouer ce tour à un soldat blanc en serait payé pour le moins d’un coup de crosse sur la tête. Mais un Sioux, le voilà parti derrière ses chevaux, s’imaginant que dans une pareille course deux jambes en valent quatre! Malgré cela, les coquins les rattraperont jusqu’au dernier, parce que c’est le combat de la raison contre l’instinct. Pauvre raison, je l’avoue, et pourtant il y a beaucoup de l’homme dans l’Indien... Parlez-moi des Delawares; c’étaient là des Peaux Rouges dont l’Amérique pouvait être fière! Qu’est devenu ce peuple puissant? On l’a dispersé, presque anéanti... Ma foi! l’émigrant fera sagement de planter le piquet où il se trouve; l’eau y est en abondance, si la nature lui a refusé le plaisir de dépouiller la terre des arbres qu’elle a le droit de porter. Il a vu le dernier de ses animaux à quatre pattes, ou je connais bien peu l’astuce des Sioux.
— Ne serait-il pas à propos de nous rendre au camp?» demanda le chasseur d’abeilles. «On ne va pas tarder à se battre, à moins qu’Ismaël ait été changé en poule mouillée.
— Non, non!» s’écria vivement Hélène.
D’un geste affectueux, le Trappeur lui coupa la parole.
«Chut!» dit-il. «Un éclat de voix suffirait à nous compromettre... Votre ami, jeune homme, a-t-il assez de courage...
— Ne l’appelez pas mon ami!» interrompit Paul. «Je n’ai jamais fréquenté des gens qui ne peuvent montrer leurs titres à la propriété du sol qui les nourrit.
— Bien! bien! Appelons-le votre connaissance... Est-il homme à défendre son bien à coups de fusil?
— Son bien! oui certes, et celui des autres aussi!... Savez-vous, vieux Trappeur, quelle main tenait le fusil qui a fait son affaire au substitut du shérif, quand il voulut expulser les planteurs illégalement établis près du lac des Bisons, dans le vieux Kentucky? J’avais suivi ce jour-là un magnifique essaim jusqu’au creux d’un hêtre mort. Au pied de l’arbre, je trouvai étendu l’officier de justice; la balle avait traversé le mandat qu’il portait dans la poche de son gilet, côté du cœur, comme si un lambeau de parchemin pouvait préserver de la balle d’un squatter (I)... Voyons, Hélène, ne vous tourmentez pas! on n’a jamais clairement prouvé que ce fût lui, et il y en avait cinquante autres qui s’étaient installés dans le voisinage avec juste autant de droit.»
La pauvre fille tressaillit, et s’efforça d’étouffer le sanglot qui, en dépit d’elle, gonflait sa poitrine.
Convaincu que le récit court mais substantiel de Paul Hover lui en avait assez appris, le vieillard ne poussa pas plus loin ses questions pour savoir si l’émigrant serait disposé à se venger; il aima mieux s’abandonner aux réflexions que les circonstances suggéraient à son expérience.
«Chacun est juge des liens qui l’attachent à ses semblables,» dit-il.
«On n’en doit pas moins déplorer, et grandement, que la couleur, la fortune, le langage et l’instruction aient établi une différence si énorme entre ceux qui, au demeurant, sont les enfants d’un même père. Quoi qu’il en soit,» continua-t-il, par une transition qui peignait au vif son caractère et ses habitudes, «comme c’est une affaire à la suite de laquelle un combat est plus probable qu’un sermon n’est utile, il vaut mieux être prêt à tout événement... Attention! j’entends remuer là-bas; je parierais qu’on nous a découverts.
— Ils vont venir!» s’écria Hélène, non moins effrayée à l’approche de ses amis qu’elle l’avait été en présence de ses ennemis. «Vite, Paul, partez; vous, du moins, il ne faut pas qu’on vous voie.
— Moi, vous laisser dans ce désert avant de vous avoir vue en sûreté aux mains du vieil Ismaël, plutôt ne jamais entendre le bourdonnement d’une abeille, ou, ce qui est pis encore, manquer de coup d’œil pour la suivre jusqu’à sa ruche!
— Vous oubliez ce bon vieillard; il ne me quittera pas. Ce n’est pas la première fois, Paul, que nous nous séparons, et cela nous est arrivé dans des solitudes plus affreuses que celle-ci.
— Jamais! Ces Indiens n’ont qu’à revenir en hurlant, et alors où serez-vous? à moitié chemin des montagnes Rocheuses, avant qu’on puisse reconnaître vos traces. Qu’en pensez-vous, vieux Trappeur? combien de temps s’écoulera-t-il avant que ces démons viennent chercher le reste des effets d’Ismaël?
— Rien à craindre de leur part,» répondit le vieillard en riant à sa manière silencieuse; «ils en ont pour six bonnes heures, je vous en réponds, à gambader après leurs montures. Tenez, précisément à cette heure, ils galopent dans les bas-fonds près des saules; rapides comme des élans, ces chevaux sioux!.. Mais silence! couchez-vous dans l’herbe. Aussi vrai que je ne suis qu’un pauvre hère, j’ai entendu armer un fusil.»
Sans donner à ses compagnons le temps d’hésiter, il les entraîna tous deux après lui, et leur fit un rempart de la végétation plus dense de la Prairie. Il fut heureux que les sens du vieux chasseur n’eussent rien perdu de leur subtilité, et qu’il eût conservé toute sa décision: à peine s’étaient-ils accroupis contre terre, que la détonation brève et aiguë de plusieurs carabines de l’Ouest vint saluer leurs oreilles, et une balle siffla même à une proximité dangereuse.
«Bravo, les poussins! bravo, mon vieux coq!» grommela l’incorrigible chasseur d’abeilles. «Voilà une musique qui ferait plaisir si l’on était de l’autre côté ! M’est avis que ça va chauffer dur. Répondrons-nous de la même monnaie, hein?
— Des paroles de paix suffisent,» repartit vivement le Trappeur,
«ou vous êtes perdus tous deux.
— Hum! il n’est pas sûr qu’en jouant de la langue au lieu de la carabine, les choses prennent meilleure tournure.
— Au nom du ciel, qu’ils ne vous entendent point!» s’écria Hélène. «Partez, Paul, partez! Il est encore temps.»
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