Читать книгу «La prairie» онлайн полностью📖 — James Fenimore Cooper — MyBook.
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CHAPITRE IV.

Table des matières

Spectateur du combat, je le vois sous un aspect plus terrible que ceux qui le livrent.

SHAKESPEARE, le Marchand de Venise.

NOS promeneurs de nuit étaient tombés entre les mains d’un peuple qu’on pourrait appeler, sans exagération, les Ismaélites des déserts américains.

De temps immémorial, les Sioux s’étaient rendus redoutables à leurs voisins de la Prairie, et aujourd’hui même où l’influence et l’autorité d’un gouvernement civilisé commencent à se faire sentir autour d’eux, on n’a point cessé de les considérer comme une race perfide et dangereuse. A l’époque de notre histoire c’était pis encore, et bien peu de blancs osaient s’aventurer dans les régions éloignées qu’ils parcouraient dans tous les sens.

Le Trappeur connaissait parfaitement l’espèce de gens au pouvoir desquels il était tombé. Était-ce par crainte, politique ou résignation qu’il s’était si tranquillement soumis? L’observateur le plus sagace aurait en de la peine à le découvrir. Loin d’opposer aucune remontrance à la manière brusque et violente dont ses vainqueurs procédaient sur lui aux perquisitions d’usage, il alla au-devant de leur cupidité, en offrant à leur chef les objets qu’il croyait pouvoir lui être le plus agréables

Paul Hover, qui ne s’était rendu qu’à la force, manifesta une excessive répugnance à souffrir les libertés brutales qu’on se permettait sur sa personne et sur ce qui lui appartenait. Il donna même, pendant ce procédé sommaire, des preuves non équivoques de son mécontentement, et plus d’une fois il se fût laissé emporter à une. résistance ouverte et désespérée, sans les conseils et les supplications de la tremblante Hélène; attachée à ses côtés, elle lui montrait, par l’expression de ses regards, qu’elle n’avait plus d’espoir que dans une conduite prudente et dans son dévouement à la servir.

Sitôt qu’ils eurent enlevé à leurs captifs armes et munitions, ainsi que quelques menus articles de toilette, les Indiens parurent disposés à leur accorder un moment de répit. Une affaire d’importance les occupait, et exigeait leur attention immédiate. Ils s’assemblèrent derechef en conseil, et, à en juger par la vivacité et la véhémence de ceux qui parlèrent, il était évident qu’ils regardaient leur victoire comme loin d’être complète.

Le Trappeur entendait assez leur langue pour comprendre le sujet de la discussion.

«Je serais bien étonné,» dit-il à voix basse, «si les voyageurs campés près des saules ne sont pas tirés de leur sommeil par une visite de ces mécréants. Ils sont trop fins pour croire qu’une femme des Visages Pâles se trouve si loin des établissements sans avoir à sa portée les inventions et les services d’un blanc.

— Qu’ils emmènent dans les montagnes Rocheuses la tribu errante d’Ismaël,» dit le chasseur d’abeilles avec un rire amer, «et je pardonnerai de bon cœur aux vauriens.

— Paul! Paul!» soupira sa compagne d’un ton de reproche. «Avez-vous perdu la mémoire? Songez à quelles terribles conséquences...

— Eh! morbleu, c’est en pensant à ce que vous appelez les conséquences, Hélène, que je n’ai pas donné son compte à ce diable rouge qui est là, et que j’ai renoncé à en finir avec lui!... Honte à vous, vieux Trappeur! cette infâme trahison est votre ouvrage. Au reste, c’est votre métier de prendre au filet les hommes aussi bien que les bêtes.

— Je vous en conjure, Paul, calmez-vous... Un peu de patience!

— Allons, puisque vous le désirez, Hélène, je tâcherai; mais pester contre la male chance, vous devriez le savoir, fait partie de la religion d’un Kentuckien.»

Le Trappeur, qui demeurait aussi impassible que s’il n’eût rien entendu de leur conversation, dit alors:

«J’ai grand’peur que vos amis du campement n’échappent point aux recherches de cette vermine. Ils flairent le butin, et les détourner de leur piste serait non moins difficile que d’ôter à un chien de chasse celle du gibier.

— Comment faire?» demanda Hélène d’un ton suppliant qui marquait un intérêt sincère. «Ne peut-on les avertir?

— Il me serait facile,» répondit Paul, «de brailler à tue-tête, au point de faire croire au vieil Ismaël que les loups sont au milieu de son troupeau; en plaine, ma voix porte à près d’une demi-lieue, et son camp n’est pas la moitié si loin.

— Et l’on vous assommera pour votre peine,» objecta le Trappeur. «Non, non, il faut opposer la ruse à la ruse, ou les bandits vont assassiner la famille entière.

— Assassiner! Oh! c’est aller trop loin. Après ça, Ismaël se complaît tant à voyager qu’il n’y aurait pas de mal à ce qu’on l’expédiât pour l’autre monde, s’il était préparé, le vieux drôle, à entreprendre le grand voyage. Je brûlerais volontiers une amorce pour empêcher qu’on ne le tuât tout à fait.

— Sa troupe est nombreuse et bien armée; pensez-vous qu’ils se défendront?

— Écoutez, vieux Trappeur... Peu d’hommes aiment moins qu’un certain Paul Hover Ismaël Bush et ses sept hercules de fils; mais je dédaigne de calomnier même un chasseur au petit plomb, fût-il du Tennessée. Il y a chez eux autant de vrai courage que dans n’importe quelle famille issue du Kentucky. C’est une race qui a de gros os et d’excellentes charnières; et, permettez-moi de vous le dire, quiconque en voudra prendre mesure ne devra pas être manchot.

— Chut! les sauvages ont fini de délibérer, et ils vont mettre à exécution leurs projets du diable. Ayons patience, les choses peuvent encore tourner en faveur de vos amis.

— N’appelez mon ami aucun de ces gens-là, si vous faites le moindre cas de mon affection! Ce que je dis en leur faveur provient d’un sentiment de justice, et non d’amitié.

— Je croyais que la jeune femme en était,» répondit l’autre un peu sèchement; «enfin il n’y a pas d’offense quand il n’y a pas eu de mauvaise intention.»

Hélène mit de nouveau la main sur la bouche de Paul qui allait répondre, et d’une voix douce et conciliante elle se chargea elle-même de ce soin.

«Nous devons tous être de la même famille,» dit-elle, «quand il est en notre pouvoir de nous servir les uns les autres. Honnête vieillard, pour découvrir le moyen d’avertir nos amis du danger qu’ils courent nous nous en remettons entièrement à votre expérience.

— Elle aura du moins servi à quelque chose,» marmotta en riant le chasseur d’abeilles, «si les gaillards se mettent à travailler comme il faut les Peaux Rouges.»

Un mouvement général s’opéra alors dans la troupe des Sioux.

Ils mirent tous pied à terre et confièrent leurs chevaux à trois ou quatre d’entre eux, qui furent également chargés de veiller sur les prisonniers. Puis ils se formèrent en cercle autour d’un guerrier qui paraissait exercer le commandement; et à un signal donné, ils s’avancèrent d’un pas lent et circonspect, chacun partant du centre en ligne droite et par conséquent divergente. Bientôt leurs corps basanés se confondirent avec la teinte brune de la Prairie. Seulement les captifs, qui épiaient d’un œil vigilant les plus légers mouvements de leurs ennemis, voyaient de temps à autre une forme humaine se dessiner à l’horizon, celle de quelque sauvage impatient qui redressait sa haute taille afin d’examiner les alentours. Les traces fugitives de ce cercle mouvant et qui s’élargissait de plus en plus ne tardèrent pas à disparaître, et l’incertitude vint ajouter aux appréhensions.

Ainsi s’écoulèrent plusieurs minutes pleines d’anxiété, pendant lesquelles les prisonniers croyaient à chaque instant entendre les hurlements des uns et les cris de rage des autres troubler à la fois le silence de la nuit. Les Indiens furent-ils déçus dans leur attente? C’est probable, car, au bout d’une demi-heure, ils commencèrent à revenir un à un, la mine basse et l’air mécontent.

«A présent c’est notre tour,» dit le Trappeur, qui était à l’affût du plus petit incident. «Nous allons être interrogés; et si j’entends quelque chose à notre intérêt, m’est avis qu’il serait sage de choisir entre nous celui qui portera la parole, afin de ne pas nous contredire. En outre, si l’opinion d’un vieux chasseur octogénaire mérite confiance, j’oserai dire que celui-là doit être au fait de la nature d’un Indien, et parler tant soit peu comme lui... Ami, connaissez-vous la langue des Sioux?

— Videz votre sac,» répliqua le chasseur d’abeilles, dont la mauvaise humeur n’était pas calmée; «bourdonner, voilà votre affaire, et vous n’êtes bon qu’à cela.

— C’est le propre de la jeunesse d’être emportée et présomptueuse,» dit avec calme, le Trappeur. «Il fut un temps, mon fils, où j’avais le sang comme le vôtre, trop vif et trop chaud pour couler paisiblement dans mes veines; mais à quoi sert de rappeler les prouesses de ce temps-là ? Il doit y avoir de la raison sous des cheveux blancs, non pas de la vantardise.

— Oui, oui,» dit tout bas Hélène. «Il s’agit bien d’autre chose: voici qu’on vient nous interroger.»

La jeune fille, dont les craintes stimulaient l’intelligence, ne s’était pas trompée.

Un sauvage à demi nu et de haute taille s’approcha du lieu où ils étaient. Après les avoir longuement examinés tous trois autant que le permettait la lueur obscure de la lune, il leur adressa dans sa langue la salutation d’usage avec une intonation rude et gutturale. Le Trappeur répondit de son mieux et de manière à se faire comprendre. Au bout d’un moment d’intervalle qu’il laissa passer par bienséance, l’Indien reprit:

«Les Visages Pâles ont-ils donc mangé tous leurs bisons et emporté les peaux de tous leurs castors, qu’ils viennent compter combien il en reste chez les Paunis?

— Quelques-uns d’entre nous sont ici pour acheter et d’autres y sont pour vendre,» répondit le Trappeur; «mais nul n’ira plus loin s’il apprend qu’il est dangereux de s’approcher du wigwam d’un Sioux.

— Les Sioux sont des voleurs et habitent au milieu des neiges. Pourquoi parler d’un peuple si éloigné quand nous sommes dans le pays des Paunis?

— Si les Paunis sont les maîtres de cette contrée, alors les blancs et les rouges ont le même droit d’y être.


— Les Visages Pâles n’ont-ils pas assez dérobé aux rouges, sans que tu viennes si loin apporter un mensonge? J’ai dit que ma tribu est sur un terrain de chasse qui lui appartient.

— Mon droit d’être ici est égal au vôtre,» repartit le Trappeur avec un sang-froid imperturbable, «je ne dis pas tout ce que je pourrais dire... Il vaut mieux garder le silence. Les Paunis et les blancs sont frères; mais un Sioux n’oserait montrer sa face dans le village des Loups.

— Les Dacotas sont des hommes!» s’écria le sauvage avec emportement, oubliant dans sa colère de soutenir le rôle qu’il avait pris, et désignant sa nation par le nom dont elle est le plus fière (D). «Les Dacotas n’ont peur de rien! Parle; qui vous amène si loin des habitations des Visages Pâles?

— J’ai vu le soleil briller et s’éteindre sur bien des conseils, et je n’ai jamais entendu que les paroles d’hommes sages. Que des chefs se montrent, et ma bouche ne sera pas fermée.

— Je suis un grand chef,» dit le sauvage, affectant un air de dignité offensée; «me prends-tu pour un Assiniboine? Wencha est un guerrier de grand renom et dont la parole est écoutée.

— Et moi, suis-je un imbécile pour ne pas reconnaître un Sioux à la peau cuivrée?» riposta le Trappeur avec une assurance qui montrait à quel point il était maître de lui-même, «Va, il fait nuit, et tu ne vois pas que j’ai la tête blanche.»

L’Indien parut alors convaincu qu’il avait employé un artifice trop grossier pour tromper un homme de tant d’expérience, et il cherchait dans son esprit à quelle supercherie nouvelle il aurait recours, quand un léger mouvement qui s’opéra dans la troupe vint tout d’un coup déranger ses projets. Jetant les yeux derrière lui, comme s’il eût craint d’être bientôt interrompu, il ajouta en baissant le ton:

«Donne à Wencha du lait des Longs Couteaux (E), et il proclamera ton nom aux oreilles des sages de sa tribu.

— Retire-toi,» répondit le vieillard avec un geste méprisant. «Tes jeunes gens ont prononcé le nom de Matori; mes paroles sont pour les oreilles d’un chef.»

Le sauvage lui jeta un coup d’œil qui, malgré l’obscurité, exprimait assez vivement une hostilité implacable. Il alla ensuite se glisser parmi ses compagnons, honteux du vilain rôle qu’il venait de jouer, et craignant d’être découvert dans sa tentative pour s’approprier une partie du butin au détriment du véritable chef.

A peine avait-il disparu qu’un guerrier d’imposante stature sortit des rangs, et s’arrêta devant les prisonniers avec cette contenance grave et hautaine qui distingue toujours un personnage indien de quelque importance. Le reste de la troupe vint se ranger autour de lui, dans un profond et respectueux silence.

Après une courte pause, empreinte de cette dignité véritable si maladroitement imitée par Wencha:

«La terre est vaste,» commença-t-il. «Pourquoi les enfants de mon Grand-Père blanc (F) ne s’y trouvent-ils jamais à l’aise?

— Quelques-uns d’entre eux,» répondit le Trappeur, «ont ouï dire que leurs amis de la Prairie avaient besoin de bien des choses, et ils sont venus voir si cela était vrai. D’autres, à leur tour, ont besoin d’objets que les hommes rouges sont disposés à vendre, et ils viennent enrichir leurs amis en leur offrant de la poudre et des couvertures.

— Des marchands traversent-ils la Grande Rivière les mains vides?

— Nos mains sont vides, parce que tes jeunes gens, nous croyant fatigués, nous ont déchargés de ce que nous portions. Ils se sont trompés; je suis vieux, mais je suis fort.

— Impossible! Votre charge sera tombée dans la Prairie; montre la place à mes jeunes gens, afin qu’ils la ramassent avant que les Paunis la trouvent.

— Le sentier qui y conduit est tortueux, et à présent il fait nuit; c’est le moment de dormir. Dis à tes guerriers d’aller sur la hauteur qui est là-bas; il y a de l’eau et il y a du bois: qu’ils allument leur feu, et qu’ils se couchent les pieds chauds. Quand le soleil reparaîtra, je te parlerai.»

Un murmure sourd, mais qui témoignait assez d’un grand désappointement, parcourut les rangs de l’assistance; c’était apprendre au vieillard qu’il avait manqué de prudence en proposant une mesure qui, dans sa pensée, devait servir à informer le camp des voyageurs de la présence de voisins dangereux. Toutefois Matori, sans avoir l’air de s’associer au sentiment de ses compagnons, poursuivit l’interrogatoire sur le même ton de dignité.

«Je sais,» dit-il, «que mon ami est riche, qu’il a près d’ici beaucoup de guerriers, et plus de chevaux qu’il n’y a de chiens parmi les Peaux Rouges.

— Mes guerriers et mes chevaux, les voici à mes côtés.

— Eh quoi! cette femme a-t-elle les pieds d’un Dacota, qu’elle puisse marcher trente nuits de suite dans la Prairie sans broncher? Les hommes rouges des bois font de longues traites à pied; mais nous qui vivons dans un pays où l’œil ne peut voir d’une habitation à l’autre, nous aimons nos chevaux.»

Le Trappeur hésita. Il savait fort bien que le mensonge, une fois percé à jour, pourrait lui coûter cher; d’ailleurs son caractère s’accommodait mal d’une dissimulation qui contrariait son respect habituel pour la vérité ; se rappelant qu’il allait disposer du sort des autres non moins que du sien, il résolut de laisser les choses suivre leur cours, et le chef des Dacotas se tromper lui-même, s’il le voulait.

«Les femmes des Sioux et celles des blancs n’appartiennent pas au même wigwam,» répondit-il d’une manière évasive. «Un guerrier sioux voudrait-il élever sa femme au-dessus de lui-même? Je sais le contraire, et cependant j’ai entendu dire qu’il y a des pays où les conseils sont tenus par des femmes.»

Un autre mouvement qui agita un instant l’auditoire apprit au Trappeur que sa déclaration était reçue avec surprise, sinon avec incrédulité. Le chef seul resta impassible, et ne parut disposé en aucune façon à se relâcher de sa dignité fière.




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