Hector répondit par un sourd grognement, mais ne bougea pas. Il n’en fallait pas davantage pour attirer l’attention d’un homme aussi expérimenté que le Trappeur. Il parla de nouveau à son chien, et siffla tout bas pour l’encourager à la vigilance; mais l’animal, comme s’il eût cru avoir suffisamment rempli son devoir, resta obstinément la tête enfoncée dans l’herbe.
«Un simple indice donné par un tel ami vaut beaucoup mieux qu’un avis de la part d’un homme,» murmura le Trappeur, «et il n’y a qu’un colon vaniteux capable de l’entendre et de ne pas en tenir compte.»
Il se dirigea vers les jeunes gens, trop absorbés par leur entretien pour remarquer son approche.
«Mes enfants,» leur dit-il, «nous ne sommes pas seuls dans ces plaines désolées; d’autres que nous les parcourent, et il en résulte qu’à la honte de notre espèce, il y a péril pour nous.
— Si l’un des fils indolents d’Ismaël s’avise de rôder hors de son camp cette nuit,» dit le jeune chasseur d’abeilles, d’un ton qui frisait la menace, «on peut mettre fin à son voyage plutôt que lui ou son père ne l’a calculé !
— Sur ma vie, ils sont tous auprès de leurs bestiaux et de leurs voitures, » répondit précipitamment la jeune fille. «Je les ai vus tous endormis, à l’exception de deux qui font sentinelle; et ils ont bien changé si ceux-là mêmes ne sont en train de rêver d’une chasse aux dindons ou d’un combat à coups de poing.
— Quelque bête à odeur forte a passé entre le vent et votre chien, et le rend inquiet; ou peut-être rêve-t-il aussi. J’avais, dans le Kentucky, un lévrier qui, sur la foi d’un rêve, se levait au milieu d’un profond sommeil, et partait pour une chasse enragée. Retournez là-bas et pincez-lui l’oreille pour le réveiller.
— Non pas, non pas,» répondit le Trappeur, qui connaissait mieux les qualités de son chien. «La jeunesse peut dormir, oui, et rêver aussi; mais lavieillesse veille et fait le guet. Le nez d’Hector ne l’a jamais trompé, et une longue expérience m’a appris à ne pas négliger ses avertissements.
— L’avez-vous jamais lancé sur la piste de quelque charogne?
— Oui, j’ai eu parfois la tentation de le faire pour jouer un tour aux bêtes carnassières, qui sont aussi friandes de venaison que l’homme, et à la réflexion je savais que la raison du chien ne s’y tromperait pas. Non, non, Hector est un animal auquel les voies de l’homme sont connues; il n’empaumera pas une fausse piste lorsqu’il y en a une bonne à suivre.
— Bon! j’ai deviné : vous l’avez mis sur la trace d’un loup, et son nez a plus de mémoire que son maître.
— Je l’ai vu dormir des heures entières, pendant qu’il en passait des troupes à peu de distance. Un loup pourrait venir manger dans son écuelle à moins qu’il n’y eût famine; car alors Hector est chien à réclamer son dû tout comme un autre.
— Il y a des panthères descendues des montagnes; j’en ai vu une s’élancer sur un daim malade au moment où le soleil se couchait. Allez, retournez vers votre chien, et dites-lui ce qui en est, mon père; dans une minute, je...»
Il fut interrompu par un bruyant et plaintif hurlement qu’Hector fit entendre, et qui, s’élevant dans l’air du soir comme le gémissement de quelque esprit du lieu, se prolongea dans la Prairie en cadences qui s’élevaient et s’abaissaient comme sa surface onduleuse. Le Trappeur écouta, attentif et silencieux. Le chasseur d’abeilles lui-même, malgré son air d’insouciance, fut frappé de ces sons lugubres.
Après une courte pause, le vieillard siffla pour appeler son chien auprès de lui; et, se tournant vers ses compagnons, il dit, avec la gravité que, selon lui, commandait la circonstance:
«Ceux qui pensent que l’homme possède toutes les connaissances des créatures de Dieu se verront désabusés, s’ils atteignent comme moi l’âge de quatre-vingts ans. Je ne me risquerai pas à dire qu’il se prépare quelque chose contre nous, et je ne réponds même pas que la science du chien aille jusque-là ; mais que le danger soit proche et que la prudence nous invite à l’éviter, c’est ce que j’apprends de la bouche d’un ami qui n’a jamais menti. Je croyais qu’Hector n’étant plus accoutumé aux pas de l’homme, votre présence l’avait rendu inquiet; mais, toute la soirée, il n’a cessé de flairer je ne sais quoi, et ce que j’avais pris mal à propos pour l’annonce de votre arrivée avait pour objet quelque chose de beaucoup plus sérieux. Si donc vous ajoutez quelque foi à l’avis d’un vieillard, mes enfants, vous vous séparerez et regagnerez chacun votre retraite.
— Si je quitte Hélène en un pareil moment,» s’écria le jeune homme, «puissé-je ne...
— Taisez-vous!» interrompit la jeune fille en plaçant de nouveau sur sa bouche une main dont la couleur et la délicatesse eussent fait honneur à une dame du plus haut rang. «L’heure est écoulée, et il faut nous quitter, quoi qu’il arrive... Adieu, Paul... Mon père, adieu.
— Chut!» dit le jeune homme en lui saisissant le bras au moment où elle allait s’éloigner. «Chut! n’entendez-vous rien? Il y a non loin d’ici des bisons qui prennent leurs ébats; on dirait la course furieuse d’un troupeau de démons.»
Ses deux compagnons prêtèrent l’oreille, comme des gens qui concentraient toutes leurs facultés pour découvrir le sens de bruits douteux, surtout après les avertissements multipliés qu’avait donnés Hector. Ces sons étranges, quoique faibles encore, se produisirent bientôt d’une manière non équivoque. Le jeune homme et sa compagne avaient fait à la hâte sur leur nature des conjectures incohérentes, lorsqu’un courant d’air apporta à leurs oreilles un bruit de pas trop distinct pour qu’il fût possible de s’y méprendre.
«J’avais raison,» dit Paul Hover; «c’est un troupeau qu’une panthère chasse devant elle, ou bien quelque bataille entre animaux.
— Vos oreilles vous trompent,» répondit le vieillard qui, du moment où ses organes avaient pu saisir les sons lointains, était resté immobile dans l’attitude de la statue de l’attention. «Les enjambées sont trop longues pour être celles du bison et trop régulières pour des animaux frappés d’épouvante. Écoutez; ils descendent dans un bas-fond où l’herbe est haute et le bruit amorti... Ah! les voilà qui passent sur la terre sèche... Maintenant ils montent la colline, droit sur nous; ils seront ici avant que vous ayez le temps de trouver un abri.
— Venez, Hélène,» s’écria le jeune homme en prenant sa compagne par la main; «essayons de gagner le camp.
— Trop tard! trop tard!» reprit le Trappeur. «Regardez là-bas; c’est une bande infernale de Sioux; je reconnais les maudits à leur mine de voleurs et à la manière dont ils galopent à la débandade.
— Sioux ou diables, ils trouveront en nous des hommes,» dit le chasseur d’abeilles. «Vous êtes armé, mon vieux, et vous brûlerez bien une amorce en faveur d’une pauvre fille sans défense?
— Ventre à terre! Cachez-vous tous les deux,» dit le Trappeur à voix basse, en leur montrant tout près un endroit où l’herbe croissait plus haute et plus épaisse, «Jeune insensé, vous n’avez plus le temps de fuir, et nous ne sommes pas en nombre pour combattre. Étendez-vous à terre, si vous tenez à la vie!»
Ses remontrances, secondées par une action prompte et énergique, ne manquèrent pas de produire l’effet que l’occasion semblait impérieusement exiger. La lune avait glissé derrière un rideau de nuages vaporeux qui bordaient l’horizon, dégageant tout juste assez de clarté pour rendre les objets visibles, et en indiquer confusément les formes et proportions. Le Trappeur, en exerçant sur ses compagnons cette sorte d’influence que l’expérience et la résolution obtiennent d’ordinaire dans le cas d’imminent péril, avait réussi à dissimuler leur présence dans l’herbe touffue et, à l’aide des faibles rayons de la lune, il pouvait suivre les mouvements de la troupe désordonnée qui, semblable à une meute de fous furieux, accourait en droite ligne de leur côté.
C’était bien une bande d’êtres humains qui se précipitaient avec une rapidité effrayante, et dans une direction telle, que quelques-uns d’entre eux, pour le moins, devaient traverser l’endroit où le Trappeur et ses compagnons se tenaient cachés. Par intervalle, le piétinement des chevaux résonnait à leurs oreilles, apporté par le vent du soir; puis leur course à travers le brouillard qui s’élevait de l’herbe d’automne devenait légère et silencieuse, ajoutant encore à l’étrangeté du spectacle.
Le Trappeur, qui avait rappelé son chien, et le maintenait couché à ses pieds, se mit aussi à genoux dans l’herbe, l’œil fixé sur les Sioux, et calmant tour à tour de la voix les terreurs de la jeune fille et l’impatience du jeune homme.
«Les brigands! ils sont trente au moins, on il n’y en a pas un!» dit-il, en guise d’intermède. «Ah! ah! ils font demi-tour du côté de la rivière... Silence, Hector! silence!... Non, les voilà qui reviennent par ici... On dirait qu’ils ne savent pas eux-mêmes où ils vont! Si nous étions seulement six, quelle belle embuscade nous leur dresserions, sans nous déranger!... Mais ce n’est pas à faire, mon enfant; baissez-vous davantage, ou ils apercevront votre tête... Et puis serions-nous dans notre droit? J’en doute, car ils ne nous ont causé aucun tort... Bon! ils reprennent le chemin de l’eau. Non, voilà qu’ils gravissent la hauteur... C’est à présent qu’il faut nous tenir aussi tranquilles que si le souffle de vie, avait fini sa tâche et quitté notre corps.»
Tout en parlant ainsi, il se tapit dans l’herbe, où il resta immobile comme si la séparation dernière à laquelle il faisait allusion eût effectivement eu lieu; et l’instant d’après, une troupe de cavaliers sauvages passa auprès d’eux comme un ouragan, mornes et rapides à l’égal d’une nuée de fantômes. Leurs formes noires et vacillantes avaient déjà disparu quand le Trappeur s’aventura de nouveau à lever la tête au niveau du sommet des herbes, recommandant en même temps à ses compagnons de rester muets à leur place
«Ils redescendent du côté du camp,» continua-t-il, en reprenant son ton de voix circonspect; «ils font halte en bas, et se réunissent en conseil comme une harde de daims... Par le Seigneur, ils reviennent sur leurs pas, et nous ne sommes pas encore délivrés de ces reptiles!»
Comme il s’abritait de nouveau, la bande infernale gravit en désordre la petite colline. Il fut alors évident qu’ils étaient revenus dans l’intention de profiter de l’exhaussement du terrain pour examiner l’horizon, plongé dans l’obscurité.
Quelques-uns mirent pied à terre, d’autres galopèrent çà et là, occupés à pousser une espèce de reconnaissance. Heureusement pour les trois amis, le lacis d’herbes dans lequel ils étaient comme enfouis, non seulement servait à les dérober aux yeux des sauvages, mais encore opposait un obstacle qui empêchait les chevaux, non moins indisciplinés que les maîtres, de les fouler aux pieds dans leurs bonds violents et irréguliers.
A la fin, un Indien au visage farouche, aux formes athlétiques, qu’à ses gestes impérieux on pouvait prendre pour un chef, appela plusieurs guerriers autour de lui, et ils tinrent conseil sans descendre de cheval. Cette consultation avait lieu à deux pas de l’endroit où le Trappeur et ses compagnons étaient cachés. Paul Hover ayant levé les yeux, et vu l’air féroce et menaçant de ce groupe, porta la main à son fusil par un mouvement machinal, le tira à lui, et commença à le mettre en état de servir au premier moment. La jeune fille, cédant à un sentiment naturel, enfonça sa tête dans l’herbe, le laissant libre de suivre l’impulsion de son bouillant caractère; mais le vieillard lui dit à l’oreille d’un ton grave
«Le cliquetis d’un bassinet est aussi familier à ces coquins que le son de la trompette à un soldat. Rentrez votre fusil, n’y touchez pas... Si la lune vient à donner sur le canon, ils s’en apercevront bien vite, car ils ont des yeux aussi perçants que ceux du serpent le plus noir. Le moindre mouvement nous vaudrait une grêle de flèches.»
Le chasseur d’abeilles obéit, en ce sens qu’il ne bougea plus; mais il était facile de voir, au sourcil froncé et au regard menaçant du jeune homme, qu’en cas de découverte les sauvages n’auraient pas remporté une victoire sans combat. Quant au Trappeur, il prit ses mesures en conséquence, et attendit le résultat avec la résignation et le calme qui le caractérisaient.
Pendant ce temps, les Sioux, — la sagacité du vieillard ne s’était pas trompée sur la nature de ces dangereux voisin, — avaient terminé leur conseil, et s’étaient dispersés de nouveau, comme s’ils eussent été à la recherche de quelque objet caché.
«Les marauds ont entendu le chien,» dit tout bas le Trappeur, «et leurs oreilles sont trop exercées pour se tromper sur la distance. Tenez-vous coi, mon garçon, la tête contre terre, comme un chien qui dort.
— Relevons-nous plutôt, et fions-nous à notre courage,» répondit son impatient compagnon.
Comme il allait continuer, une main se posa rudement sur son épaule; il tourna la tête et aperçut les traits farouches d’un Indien, qui le regardait droit dans les yeux. Nonobstant sa surprise et le désavantage de sa position, il n’était pas d’humeur à se laisser prendre sans résistance. Plus prompt que l’éclair, il fut d’un bond sur ses jambes, et saisit à la gorge son adversaire avec une vigueur qui aurait bientôt terminé la lutte, lorsqu’il sentit les bras du Trappeur s’enlacer autour de lui, et opposer à tous ses efforts une vigueur peu inférieure à la sienne.
Avant qu’il eût eu le temps de reprocher au vieillard sa trahison apparente, une douzaine de Sioux les entouraient, et ils furent obligés tous les trois de se rendre prisonniers.
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