Allons, allons, tu prends feu aussi promptement qu’âme qui vive en Italie; diantre, il te faut peu de chose pour te fâcher.
SHAKESPEARE, Roméo et Juliette.
QUOIQUE le Trappeur ressentît quelque surprise en voyant s’approcher une seconde figure humaine à l’opposé du camp des émigrants, il conserva le sang-froid d’un homme accoutumé de longue date aux aventures.
«C’est un homme,» dit-il, «et qui a du sang ) blanc dans les veines; autrement son pas serait plus léger. Il est bon de nous tenir prêts à tout événement, car les métis que l’on rencontre dans ces régions éloignées sont en général plus barbares que les vrais sauvages.»
En parlant de la sorte, il souleva sa carabine et s’assura de l’état de la pierre et de l’amorce. Au moment où il allait mettre en joue, il en fut empêché par un brusque mouvement de la jeune fille.
«Au nom du ciel, pas tant de presse!» dit-elle. «Si c’était un ami... une connaissance... un voisin?
— Un ami!» répéta le vieillard en se dégageant de ses mains. «Les amis sont rares en tous pays, ici peut-être plus qu’ailleurs, et le voisinage est trop peu habité pour présumer que celui qui vient à nous soit une connaissance.
— Quand ce serait un étranger, vous ne voudriez pas répandre son sang?»
Le vieillard regarda fixement sa compagne, qui avait cette fois la frayeur peinte sur la figure; puis, changeant tout à coup d’idée, il posa à terre la crosse de sa carabine.
«Non,» dit-il en s’adressant à lui-même plutôt qu’à la tremblante Hélène, «elle a raison, le sang ne doit pas couler pour épargner la vie d’un être inutile, si proche de sa fin. Qu’il vienne! Mes peaux, mes trappes, et jusqu’à mes armes, sont à lui, s’il juge à propos de les demander.
— Il ne vous demandera rien... il n’a besoin de rien,» répondit la jeune fille; «s’il est honnête, il se contentera de ce qu’il a, et ne demandera rien de ce qui appartient à un autre.»
Le Trappeur n’eut pas le temps d’exprimer la surprise que lui causait ce langage incohérent et contradictoire, car l’homme n’était plus qu’à cinquante pas d’eux. Cependant Hector n’était pas resté indifférent à ce qui se passait. Au bruit des pas de l’étranger, il avait quitté le lit qu’il s’était fait aux pieds de son maître; et lorsqu’on put distinguer l’inconnu, il alla lentement à lui, en rampant sur le sol comme une panthère qui guette une proie.
«Rappelez votre chien,» cria une voix ferme et sonore, sans ombre de menace toutefois. «J’aime les chiens, et je serais fâché de faire du mal à celui-ci.
— Tu entends ce qu’on dit de toi, mon vieux?» dit le Trappeur. «Ici, fou que tu es! Aboyer et gronder, il ne sait plus faire autre chose. Vous pouvez venir, l’ami; la bête n’a plus de dents.»
L’étranger, mettant l’avis à profit, fut en un instant à côté d’Hélène Wade. D’un prompt coup d’œil, il s’assura de l’identité de cette dernière, et, se tournant vers son compagnon, il le considéra avec une vivacité et une impatience qui prouvaient l’intérêt qu’il prenait à cet examen.
«Ah! çà, mon brave homme, de quel nuage êtes-vous tombé ?» interrogea-t-il d’un ton d’aisance et de bonne humeur. «Seriez-vous par hasard un habitant de la Prairie?
— Voilà un long bout de temps que je suis sur la terre, et jamais, je crois, je n’ai été si près du ciel qu’en ce moment,» répliqua le Trappeur. «Ma demeure, si tant est que j’en aie une, n’est pas loin d’ici. Puis-je maintenant prendre avec vous la liberté que vous prenez sans façon avec les autres? D’où venez-vous, et où est votre habitation?
— Doucement, doucement; quand j’aurai terminé mon chapelet, il sera temps de défiler le vôtre. Qui diable vous occupe au clair de la lune? Bien sûr, ce n’est pas la chasse aux bisons.
— Comme vous voyez, je viens d’un camp de voyageurs, établi là-bas sur cette colline, et je retourne à mon wigwam. Il n’y a pas de mal à cela, je suppose.
— Parfait! Et cette jeune fille? Vous l’avez prise sans doute pour vous montrer un chemin qu’elle connaît à. fond et vous pas du tout?
— Non, je l’ai rencontrée, comme je vous rencontre vous-même, par accident. Depuis dix longues années que je suis venu habiter ce désert, je n’y avais point vu, jusqu’à ce soir, de créature humaine à peau blanche. Si ma présence déplaît, j’en suis fâché et je vais me retirer. Lorsque votre jeune amie vous aura fait son histoire, vous donnerez probablement plus de créance à la mienne.
— Mon amie!» reprit le jeune homme en ôtant son bonnet de fourrure et en passant négligemment les doigts à travers les boucles épaisses de ses noirs cheveux. «Si jamais mes yeux ont vu cette jeune fille avant cette nuit, je veux que...
— Assez, Paul!» interrompit Hélène en lui mettant la main sur la bouche avec une familiarité qui donnait d’avance un démenti formel aux protestations qu’il allait faire. «Notre secret ne court aucun risque avec cet honnête vieillard; son air et ses paroles m’en répondent.
— Hélène, avez-vous oublié...
— Je n’ai rien oublié de ce que je dois me rappeler; mais, je le répète, nous pouvons nous fier à ce brave trappeur.
— Trappeur! c’est donc un trappeur? Donnez-moi la main, mon père; grâce à notre genre de vie, nous aurons bientôt lié connaissance.
— Il n’y a guère d’occasions d’exercer un métier dans ce pays,» répondit l’autre en examinant les formes athlétiques et la taille découplée du jeune homme appuyé nonchalamment, mais avec une certaine grâce, sur sa carabine. «L’art de prendre les créatures de Dieu dans des trappes ou des filets exige moins de vigueur que de ruse, et l’âge seul m’y a réduit. Mais vous, jeune et fort comme vous l’êtes, un tel métier ne vous convient guère.
— Moi! je n’ai jamais pris à la trappe ni loutre ni rat musqué, bien qu’il me soit arrivé de poivrer au passage ces diables de peaux noires, en quoi il eût mieux valu ne pas toucher à ma provision de plomb et de poudre. Non, ce n’est pas mon affaire; ce qui rampe sur la terre ne m’intéresse pas.
— Que faites-vous donc pour vivre, ami? car où serait le profit d’un homme s’il s’interdisait le droit légitime qu’il a sur les animaux sauvages?
— Je ne m’interdis rien. Qu’un ours me barre le chemin, il n’en aura pas pour longtemps. Les daims commencent à sentir ma piste, et quant aux bisons, j’en ai abattu un plus grand nombre que le plus gros boucher de tout le Kentucky.
— Vous savez donc tirer?» demanda le Trappeur, dont les yeux, petits et enfoncés, brillèrent d’un feu subit. «Avez-vous la main sûre et le coup d’œil prompt?
— J’ai la main comme un ressort d’acier, et le coup d’œil plus rapide qu’une balle à tuer le chevreuil. Eh! tenez, mon vieux papa, s’il faisait grand jour, et qu’il y eût là-haut une troupe de cygnes blancs ou de canards sauvages en route pour le sud, vous ou Hélène, vous pourriez choisir le plus beau, et je gage ma réputation contre une poire à poudre, qu’en moins de cinq minutes l’oiseau tomberait la tête la première, et cela avec une seule balle. Un fusil chargé à petit plomb, pouah! Nul ne peut dire m’en avoir vu porter.
— Il y a du bon dans ce garçon-là, je le vois clairement à sa manière, » dit le Trappeur en regardant Hélène d’un air de satisfaction.
«Allons, vous n’avez pas tort de lui donner rendez-vous; je prends sur moi de le déclarer... Dites-moi, jeune homme, avez-vous jamais tiré un chevreuil au bond, entre les andouillers?... Tout beau, Hector, tout beau; taisons-nous! il suffit de parler de gibier pour lui faire bouillir le sang... Vous est-il arrivé de frapper la bête comme j’ai dit, au beau milieu de son élan?
— Autant me demander si j’ai jamais mangé. Il n’y a pas de manière dont je n’aie abattu daim, cerf ou chevreuil, excepté pendant qu’il dormait.
— Fort bien. Vous avez devant vous une longue et heureuse carrière, oui vraiment, et honnête surtout. Je suis un vieux bonhomme, à bout de forces, bon à rien; mais s’il m’était permis de choisir de nouveau mon âge et ma demeure — choses défendues à la volonté humaine et qui doivent l’être, — mais enfin si j’obtenais une semblable faveur, je répondrais: «Vingt ans et le désert!» A propos, comment vous défaites-vous des fourrures?
— Que demandez-vous là ? Je n’ai de ma vie ôté à un daim sa peau, ni une plume à une oie! De temps à autre j’en descends quelqu’un, soit pour m’en nourrir, soit pour tenir mes doigts en haleine; la faim satisfaite, j’abandonne le reste aux loups de la Prairie. Non, non, je m’en tiens à mon métier, qui me rapporte plus que toutes les fourrures que je pourrais vendre de l’autre côté de la Grande Rivière.»
Le vieillard parut réfléchir un instant; puis, secouant la tête:
«Je ne connais,» dit-il en suivant la pensée qui le préoccupait, «qu’un métier qui puisse s’exercer ici avec avantage...»
Sans le laisser poursuivre, Paul lui présenta une petite boîte d’étain pendue à son cou, et en fit sauter le couvercle: il s’en exaha un délicieux parfum de miel qui alla saisir l’odorat du Trappeur.
«Un chasseur d’abeilles!» s’écria-t-il aussitôt, non sans quelque surprise. «Le métier est assez bon sur la limite des colonies; mais que rapporte-t-il en pleine solitude?
— Oui, parce qu’à votre idée un essaim a de la peine à trouver ici un arbre pour s’y établir? Moi, je sais le contraire; c’est pourquoi je me suis avancé d’une centaine de lieues plus à l’ouest qu’on a coutume de le faire, afin de goûter votre miel. Maintenant, étranger, que j’ai satisfait votre curiosité, veuillez vous tenir à l’écart: j’ai à causer avec cette jeune fille.
— Pourquoi le congédier? Ce n’est pas nécessaire,» repartit Hélène, avec un empressement qui montrait qu’elle avait senti ce qu’une telle exigence avait de singulier, sinon d’inconvenant. «Vous n’avez rien à me dire que tout le monde ne puisse entendre.
— Non?... Ma foi, que les guêpes me criblent de leurs piqûres si j’entends quelque chose à ce qui met en branle une tête de femme! Quant à moi, Hélène, je ne me soucie de rien ni de personne; dans un an, tout comme aujourd’hui, je suis prêt à me rendre à l’endroit où votre oncle, — si l’on peut appeler oncle un homme qui ne vous est rien, — a dételé ses chevaux, pour lui apprendre ce que j’ai sur le cœur. Que cela lui soit agréable ou non, vous n’avez qu’un petit mot à dire, et la chose est faite.
— Vous êtes si vif et si emporté, Paul Hover, que je ne suis jamais tranquille avec vous. Comment pouvez-vous, sachant le danger que nous courons d’être vus ensemble, parler de vous présenter à mon oncle et à ses fils?
— Qu’a-t-il fait?» demanda le Trappeur, qui n’avait pas bougé de la place qu’il occupait. «Est-ce une chose dont il ait à rougir?
— A Dieu ne plaise! Mais il y a des raisons pour qu’il ne se montre pas en ce moment; des raisons qui ne pourraient lui faire tort si elles étaient connues, mais qu’il est impossible de révéler encore. Veuillez donc, mon père, nous attendre près de ce saule, et quand Paul aura terminé sa confidence, j’irai vous dire adieu avant de retourner au camp.»
Le Trappeur s’éloigna lentement, comme s’il se fût contenté des raisons un peu incohérentes qu’Hélène lui avait données. Dès qu’il fut hors de protée d’entendre la causerie vive et animée qui s’établit entre les deux jeunes gens, il s’arrêta et attendit le moment de se rapprocher d’eux; car il prenait à leur sort un intérêt toujours croissant, à cause du caractère mystérieux de leurs relations, et par une sympathie naturelle pour le bonheur d’un couple si jeune, que dans la simplicité de son cœur il croyait si méritant.
C’était pour le vieillard un spectacle si extraordinaire de voir des visages humains dans la solitude dont il faisait son séjour, qu’à travers l’obscurité il tenait ses regards fixés sur ses nouvelles connaissances, en proie à des sensations auxquelles il était depuis longtemps étranger. Leur présence éveillait en lui des souvenirs et des émotions qui, dans les derniers temps, avaient rarement distrait sa simple mais vertueuse nature, et il laissa errer sa pensée sur les scènes variées d’une vie pleine de travaux pénibles, étrangement mêlés de jouissances sauvages et bornées. Le cours de ses songeries l’avait déjà transporté en imagination bien loin dans un monde idéal, lorsqu’il fut encore une fois rappelé à la réalité de sa situation par les mouvements de son compagnon fidèle.
Hector, qui, en conséquence de son âge et de ses infirmités, avait manifesté un penchant si décidé au sommeil, se leva tout à coup, et sortant de l’ombre projetée par la taille élevée de son maître, regarda au loin dans la Prairie, comme si son instinct l’avertissait de quelque nouvelle visite; puis, satisfait, en apparence, de son examen, il reprit sa place dans l’herbe, et allongea ses membres fatigués avec un soin qui dénotait en lui l’amour du bien-être.
«Encore une alerte!» dit le Trappeur à demi-voix. «Qu’est-ce donc, mon bon chien? Dis à ton maître; qu’y a-t-il?»
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