Читать книгу «La prairie» онлайн полностью📖 — James Fenimore Cooper — MyBook.


A ces mots, toute la troupe le regarda, comme on fait à l’égard d’un être ou d’un objet extraordinaire. Les mots magiques sur les bords de la mer montèrent aux lèvres des plus jeunes convives, et dès lors la femme lui témoigna des attentions dont elle n’était pas prodigue habituellement dans son hospitalité bourrue, sorte d’hommage rendu à la dignité d’un grand voyageur.

Après une pause assez longue, qu’il parut employer à réfléchir, sans suspendre pour cela les fonctions de la mastication, l’émigrant reprit la parole.

«Il y a loin, à ce qu’on rapporte,» dit-il, «des eaux de l’occident aux rivages de la grande mer.

— Oui, la route est pénible,» répondit le Trappeur, «et en la faisant, j’ai beaucoup vu, et quelque peu souffert.

— On doit avoir pas mal de misères à parcourir un tel ruban de queue.

— J’y ai mis soixante-quinze ans; et sur toute l’étendue, depuis l’Hudson, il n’y a pas la moitié du temps où je n’aie mangé du fruit de ma propre chasse. Fumée que tout cela! A quoi servent les prouesses d’autrefois quand on approche de sa fin?

— Une fois, j’ai rencontré un particulier qui avait navigué sur cet Hudson,» fit remarquer l’un des fils en parlant d’une voix basse, comme quelqu’un qui se défiait de ses connaissances, et jugeait prudent de ne rien hasarder en présence d’un témoin qui avait tant vu. «D’après ce qu’il racontait, ce doit être une fameuse rivière, et assez profonde pour porter bateau, du haut en bas.

— C’est une vaste étendue d’eau, et un grand nombre de belles villes s’élèvent sur ses bords; cependant ce n’est qu’un ruisseau, comparée à la Rivière sans Fin.

— Je n’appelle pas rivière une masse d’eau dont on peut faire le tour,» s’écria le morose compagnon de l’émigrant. «Une rivière véritable doit être traversée, et non point tournée comme un ours à la chasse.

— Avez-vous été loin du côté du soleil couchant, l’ami?» interrompit de nouveau l’émigrant, comme s’il eût voulu, autant que possible, évincer le grossier personnage de la conversation. «L’endroit où nous sommes arrivés ne se compose, à ce que je vois, que d’immenses plaines.

— Vous pourriez voyager des semaines entières sans rencontrer autre chose. J’ai souvent pensé que le Seigneur a placé cette ceinture stérile de prairies derrière les États, pour faire sentir aux hommes à quoi leur folie peut encore amener le pays. Oui, vous pouvez voyager des semaines, et même des mois entiers dans ces plaines ouvertes, où il n’y a d’habitation ou de refuge ni pour l’homme, ni pour les animaux. Il n’est point jusqu’aux bêtes sauvages qui ne soient réduites à parcourir de longues distances pour trouver leurs tanières; et pourtant le vent souffle rarement de l’est sans m’apporter le bruit des haches qui résonnent et des arbres qui tombent à terre.»

Pendant que le vieillard parlait avec la gravité que la vieillesse manque rarement de communiquer même à l’expression de sentiments moins nobles, ses auditeurs demeuraient attentifs et silencieux. Ce fut lui qui crut devoir relever la conversation, par une de ces questions indirectes si fort en usage parmi les habitants des frontières.

«Cela n’a pas dû être une tâche facile de traverser à gué les cours d’eau,» dit-il, «et de pénétrer aussi avant dans la Prairie avec vos attelages de chevaux et vos troupeaux de bêtes à cornes?

— J’ai suivi la rive gauche de la Grande Rivière,» répondit l’émigrant, «jusqu’à ce que j’aie vu que nous remontions trop vers le nord. Alors nous l’avons passée sur des radeaux sans beaucoup de difficultés. La femme a perdu une ou deux toisons sur la tonte de l’an prochain, et les filles ont une vache de moins à traire. Depuis, nous nous en sommes bravement tirés en traversant une petite rivière presque tous les jours.

— Et probablement vous continuerez à marcher vers l’ouest jusqu’ à ce que vous trouviez un terrain plus convenable pour vous y établir?

— C’est-à-dire jusqu’à ce que j’aie une raison de m’arrêter ou de revenir sur mes pas.»

Sur cette brusque réponse, l’émigrant se leva et coupa court à la conversation.

Le Trappeur suivit son exemple; les autres firent de même, et, sans se soucier davantage de la présence de leur hôte, ils se mirent à prendre leurs dispositions pour la nuit. Des berceaux,, ou plutôt de petites huttes avaient déjà été formées de branches d’arbres, de grosses couvertures et de peaux de bisons, le tout arrangé à la hâte et pour la commodité du moment. Les enfants et leur mère ne tardèrent pas à se retirer sous ces abris, et il est plus que probable qu’ils y furent bientôt plongés dans l’oubli du sommeil.

Quant aux hommes, avant de songer au repos, ils avaient encore quelques devoirs à remplir, tels que de compléter leurs ouvrages de défense, de couvrir les feux, de pourvoir aux besoins du bétail, et de régler à tour de rôle les heures de veille. Ils accomplirent le premier objet en traînant quelques troncs d’arbres dans les intervalles laissés entre les chariots, et dans l’espace ouvert le long du petit bois auquel le camp était appuyé, formant ainsi une sorte de chevaux de frise sur trois des côtés. Dans ces étroites limites, à l’exception de ce que la tente pouvait contenir, hommes et bêtes furent alors rassemblés; les animaux se trouvant trop heureux de reposer leurs membres fatigués pour donner le moindre embarras à leurs compagnons, à peine plus intelligents qu’eux. Deux des jeunes gens prirent leurs fusils, et après les avoir mis en état, ils se rendirent l’un à l’extrême droite, l’autre à l’extrême gauche du camp, où ils se postèrent sous l’ombre du bois, dans une position qui leur permettait à chacun de surveiller une partie de la Prairie.


Le Trappeur, ayant refusé de partager la paille de l’émigrant, était resté à flâner dans l’intérieur du camp; les préparatifs terminés, il s’éloigna lentement en s’épargnant la cérémonie d’un adieu.

A cette première veille de la nuit, la pâle et trompeuse clarté d’une nouvelle lune se jouait sur les mamelons sans fin de la Prairie, mettant de vagues lueurs à leurs sommets et plaquant leurs dépressions de ténèbres épaisses. Accoutumé aux aspects de la solitude, le vieillard, après avoir quitté le camp, affronta seul le vaste désert comme un hardi vaisseau qui, s’éloignant du port, se confie aux plaines infinies de l’Océan. Il parut marcher quelque temps au hasard, et sans s’inquiéter de savoir où ses jambes le portaient. Enfin, arrivé à la crête d’une colline, il s’arrêta, et pour la première fois depuis qu’il avait quitté la troupe dont la présence avait éveillé en lui tant de réflexions et de souvenirs, il revint au sentiment de sa situation actuelle. Posant à terre la crosse de sa carabine, il s’appuya sur le canon, plongé dans une rêverie profonde. Il en fut tiré par les grondements de son chien.

«Qu’y a-t-il donc, Hector?» dit-il d’une voix affectueuse, et en regardant l’animal comme s’il eût adressé la parole à son semblable. «Qu’avons-nous là, hein? Qu’as-tu senti, mon vieux? Ah! tu te donnes une peine inutile, va, bien inutile!... Il n’est pas jusqu’aux faons qui ne viennent folâtrer sous nos yeux, sans prendre garde à deux mâtins hors d’âge comme toi et moi. Ils ont l’instinct pour eux, Hector, et ils savent par expérience combien peu nous sommes redoutables. Oui, ils le savent!»

Le chien redressa la tête, et répondit aux doléances de son maître par un plaintif gémissement, qu’il continua même après avoir replacé son museau dans l’herbe, comme s’il eût entretenu une communication intelligente avec celui qui savait si bien interpréter sa parole muette.

«C’est un avertissement manifeste,» reprit le Trappeur, en baissant prudemment la voix, et en promenant autour de lui des regards circonspects.

Cependant le chien, redevenu silencieux, paraissait sommeiller. Mais l’œil exercé de son maître aperçut à quelques pas de lui une espèce de fantôme, qui, à la clarté décevante de la lune, semblait flotter le long de la colline. Bientôt il distingua la taille svelte d’une femme, dont la démarche incertaine trahissait l’hésitation. Quoique le chien eût eu vent de son approche, il ne montra aucun signe de défiance.

«Approchez, nous sommes vos amis,» dit le Trappeur, qui, cédant à la force de l’habitude non moins qu’à une sympathie secrète, s’identifiait volontiers avec son compagnon à quatre pattes; «nous sommes vos amis, vous n’avez rien à craindre.»

Encouragée par le ton de sa voix, et peut-être aussi obéissant à des motifs plus impérieux, l’inconnue s’avança au-devant de lui, et il vit alors que c’était la jeune fille que nous avons présentée au lecteur sous le nom d’Hélène Wade.

«Je vous croyais parti,» dit-elle, en jetant autour d’elle des regards timides et inquiets. «On disait que vous étiez loin, et que nous ne devions plus vous revoir. Je ne m’attendais pas à vous rencontrer.

— Les hommes ne sont pas chose commune dans ces plaines inhabitées, » répondit le Trappeur; «et quoique j’aie vécu longtemps au milieu des bêtes du désert, j’espère, en toute humilité, n’avoir pas entièrement perdu la forme de mon espèce.

— Oh! je pensais avoir affaire à un homme, et il m’a semblé reconnaître le chien.»

Elle précipitait ses phrases, comme pour donner de sa présence une explication quelconque, et elle s’arrêta brusquement par crainte d’en avoir trop dit.

«Je n’ai pas vu de chien,» reprit le Trappeur, «parmi les animaux de votre père..

— Mon père!» répéta-t-elle d’une voix émue. «Je n’ai pas de père; je pourrais même ajouter que je n’ai pas d’amis.»

Le vieillard la regarda avec un air d’intérêt et de compassion plus marqué encore que n’en laissait voir l’expression bienveillante de ses traits flétris par l’âge.

«Pourquoi donc vous hasarder sur un terrain où il n’est permis qu’au fort de venir?» demanda-t-il. «Ne saviez-vous pas qu’après avoir traversé la Grande Rivière, vous laissiez derrière vous un ami dont le devoir est de protéger toute créature jeune et faible comme vous?

— Quel ami?

— La loi... C’est une triste nécessité sans doute, mais je pense quelquefois que son absence est pire encore. Oui, oui, la loi est nécessaire pour veiller sur ceux qui n’ont pas en partage la force et l’expérience. Si vous n’avez pas de mère, jeune fille, vous avez du moins un frère?»

Hélène sentit le reproche tacite que couvrait cette question, et garda quelque temps un silence embarrassé. Mais, à l’aspect de la physionomie douce et sérieuse du Trappeur, elle répondit avec fermeté, et de manière à ce qu’il ne pût douter qu’elle n’eût compris ce qu’il avait voulu dire:

«A Dieu ne plaise qu’aucun de ceux que vous avez vus soit mon frère ou me soit cher à un titre quelconque! Mais, dites-moi, vivez-vous seul dans ce désert? n’y a-t-il réellement ici d’autres habitants que vous?

— Il y a des centaines, que dis-je? des milliers de légitimes propriétaires du sol qui rôdent dans ces plaines; mais il en est peu de notre couleur.

— Et n’avez-vous pas rencontré d’autres blancs que nous?

— Il y a bien longtemps... Tout beau, Hector! paix-là !» ajouta-t-il pour répondre à un grognement sourd et presque étouffé de son chien. «Hector a flairé un danger. Quand les ours noirs descendent des montagnes, ils vont quelquefois plus loin qu’ici. Mon chien n’a pas l’habitude de s’alarmer pour rien. Je ne manie pas ma carabine avec autant d’adresse qu’autrefois; néanmoins dans mon temps j’ai abattu les plus féroces animaux de la Prairie. Ainsi, soyez sans crainte.»

La jeune fille leva les yeux à la façon familière aux personnes de son sexe, alors qu’elles commencent par regarder ce qui est à leurs pieds et finissent par examiner tout ce qui les entoure; mais elle laissa voir moins d’effroi que d’impatience.

Un léger aboiement du chien détourna leur attention, et alors l’objet de ce second avertissement devint peu à peu visible.

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