Читать книгу «L'héritier de Robinson» онлайн полностью📖 — Андре Лори — MyBook.
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IV


M. GLOAGUEN RAPPROCHA LE PORTEFEUILLE

DE LA LAMPE.....

CHAPITRE IV

Table des matières

LE CODICILLE DU COLONEL ROBINSON

Le personnage qui recevait un accueil si cordial et même si enthousiaste était un homme aux traits bronzés, au type hindou, à la moustache grise, dont le costume tenait le milieu entre celui d’un rifleman et celui d’un indigène des classes aisées. Les cheveux coupés ras, le port de ses épaules et de ses bras, aussi bien que sa petite veste rouge, le désignaient clairement comme un soldat ou un ancien soldat de l’armée britannique; la forme particulière de son front, la courbure de son nez, l’éclat de ses yeux, comme son large pantalon de toile blanche, ses sandales et sa ceinture de crêpe, appartenaient à un enfant du Bengale. Et, en effet, Khasji était à la fois Anglais et Indien, — Anglais par son père, Indien par sa mère. Entré de bonne heure dans l’armée de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d’Irlande, impératrice des Indes, il avait fait plusieurs campagnes aux côtés du colonel Robinson et lui avait toujours montré un dévouement dont Chandos et Florence lui témoignaient leur reconnaissance par une affection sincère et des égards marqués.

Égards et affection qu’il leur rendait bien, certes, et qui se traduisaient, au moment où il pénétra dans le salon, par un sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Mais, soudain, il aperçut mistress O’Molloy qui le regardait, du haut de sa bay-window, et aussitôt, reprenant son air le plus sérieux et l’attitude respectueuse du soldat devant ses supérieurs légitimes, il avança d’un pas automatique, s’arrêta à la distance réglementaire, et attendit, la main au front, qu’on lui adressât la parole.

«Eh bien, Khasji? demanda mistress O’Molloy.

— Les lawyers (gens de loi) sont là,» fit-il simplement.

Ce mot de lawyers était dans la bouche de Khasji, comme on dit, tout un poème. Il résumait, en tout cas, dans une simple intonation, l’incommensurable dédain que le soldat ressentait pour les «pékins» en général, et spécialement pour cette quintessence de «pékin», un homme de loi.

Mistress O’Molloy, tout imbue qu’elle était d’esprit militaire, ne paraissait pas partager sur ce point les opinions de Khasji, car la nouvelle sembla l’intéresser vivement.

«Ce sont les solicitors du pauvre colonel, MM. Selby et Graham, expliqua-t-elle à M. Gloaguen. Je les ai fait prévenir de votre arrivée, et sans doute ils viennent se mettre à votre disposition. Voulez-vous qu’on les fasse entrer?.,.

— Je ne demande pas mieux,» répondit M. Gloaguen en s’étonnant un peu d’une visite professionnelle à pareille heure.

Mistress Major O’Molloy lui apprit alors que cette heure n’avait rien d’insolite à Calcutta, où toutes les affaires se traitent le matin et le soir, à raison de la chaleur accablante du jour. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle était dévorée de curiosité à l’endroit des dispositions testamentaires du colonel; que l’apposition des scellés sur les papiers du défunt avait eu tout spécialement le privilège de mettre son imagination en émoi, et qu’elle avait dépêché Khasji chez les deux procureurs avec requête toute particulière de venir le plus tôt possible.

«Faites entrer ces messieurs à l’instant,» dit-elle à Khasji, qui pivota aussitôt sur ses talons, exécuta un demi-tour et sortit d’un pas cadencé, comme si tout un orchestre de fifres et de cornemuses lui avait bat u la mesure.

Les deux solicitors furent bientôt introduits et présentés par mistress O’Molloy à M. Gloaguen. Comme tous les solicitors, attorneys, notaires et avoués du monde, ils avaient le menton et les lèvres rasées de près, portaient des favoris en côtelettes, une redingote noire, un faux-col majestueux, des breloques et une serviette en veau verni. M. Selby, le senior de l’association, avait en outre une abondante chevelure d’un blond fade, un lorgnon d’écaille et une bague au petit doigt. M. Graham, le junior, était chauve et portait des lunettes. De sorte que, — comme le senior partner aimait à le constater, — c’est lui qui avait l’air d’être le junior.

A leur entrée, Florence et Chandos, par un sentiment délicat des convenances, quittèrent le salon, et Paul-Louis crut devoir faire de même. Mistress O’Molloy allait les suivre, fort à contrecœur, quand M. Gloaguen la pria de rester, ce qu’elle accepta sans difficulté.

M. Graham prit alors la parole, en assez mauvais français. Il expliqua qu’en exécution du testament de feu le colonel Robinson, son collègue et lui avaient fait fermer de panneaux de bois les portes et fenêtres du cabinet de travail, où se trouvaient tous les papiers du défunt, avaient apposé les scellés sur ces panneaux et étaient prêts maintenant, si M. Gloaguen le désirait, à lever ces scellés en sa présence.

«Ce soir même? demanda l’archéologue.

— A l’instant, Monsieur; ce sera une affaire terminée, et nous pourrons faire entre vos mains la remise de tous ces papiers.

— Mais la présence d’un magistrat de police n’est-elle pas nécessaire?» reprit M. Gloaguen.

On lui expliqua que non. Les solicitors avaient qualité pour procéder à l’opération.

Cela étant, il ne restait plus qu’à se diriger vers le cabinet de travail. C’est ce qu’on fit sans délai, sous la conduite de Khasji.

Sur la porte provisoire posée à l’entrée de la pièce réservée s’étalaient trois larges cachets de cire rouge. Les scellés ayant été reconnus intacts par MM. Selby et Graham, furent aussitôt levés; la clef grinça dans la serrure, les verrous furent tirés, et la porte s’ouvrit.

Une bouffée d’air chaud frappa le visage des visiteurs. Cette grande pièce, restée close depuis deux mois, avait quelque chose de sépulcral avec des fenêtres bouchées comme la porte par des panneaux de bois provisoires. Mais, à part ce détail, tout était dans l’état où le colonel l’avait laissé la veille de sa mort. C’est dire que tout était rangé dans un ordre parfait, les bibliothèques, les cartonniers, les grands albums à coins d’argent portés sur des pliants en X, les casiers à notes en bois d’ébène, le grand bureau cylindre placé au milieu de la salle.

M. Gloaguen fut d’abord attiré par des fragments de marbre et des bronzes antiques, disséminés sur tous les meubles. Presque tous étaient relatifs à l’archéologie indienne; quelques-uns à l’art cambodgien préhistorique. D’emblée, M. Gloaguen se sentit dans un milieu sympathique à ses goûts, sinon aux objets spéciaux de ses études personnelles; il suivit donc avec un vif intérêt les opérations des deux solicitors.

«C’est vraisemblablement dans le bureau que nous trouverons les papiers les plus importants, dit M. Graham. Si vous le voulez bien, Monsieur, nous commencerons par là notre inventaire?»

M. Gloaguen fit un signe d’assentiment, et aussitôt M. Selby, tirant de sa poche un trousseau de clefs, se mit en devoir d’ouvrir le bureau.

Les casiers intérieurs, les premiers tiroirs qu’on examina, ne semblaient contenir rien de particulièrement intéressant. Mais, en soulevant le plancher même du bureau, à l’aide d’un bouton métallique très apparent, M. Selby, mit au jour une sorte de trou carré ou de réservoir, doublé en cuivre, où l’on vit d’abord une grande enveloppe carrée, à l’adresse de M. Gloaguen, avec cette mention:

«Ceci est mon testament archéologique. G. P. C. ROBINSON.»

Le solicitor s’empressa de remettre le paquet à M. Gloaguen, qui l’ouvrit aussitôt en se rapprochant d’une lampe, tandis que la visite se poursuivait.

Il vit alors que l’enveloppe contenait:

1° Un petit portefeuille de maroquin, fait expressément pour abriter et protéger une plaque d’or très mince, d’un décimètre carré environ, sur laquelle étaient gravées des figures presque effacées par le temps.

2° Un mémoire manuscrit formant une centaine de pages de l’écriture du colonel, avec dessins à la plume.

3° Une note que M. Gloaguen s’empressa de parcourir, et qui était ainsi conçue:

«Strictement confidentielle.

A M. BENJ. GLOAGUEN.

«Calcutta, le 19 mars 1882.

«Mon cher beau-frère,

«Si je ne me suis point trompé dans mon appréciation de votre caractère, vous serez venu vous-même, comme je vous l’ai demandé, recueillir ici mon héritage archéologique. Si des obstacles insurmontables vous ont empêché de venir en personne, je ne doute pas que MM. Selby et Graham ne vous aient fait tenir ce paquet par voie sûre. Un examen même superficiel de la plaque ci-jointe suffira à vous en indiquer la valeur scientifique.

«C’est un monument unique, découvert par moi, il y a deux ans, dans le sous-sol de l’antique mosquée de Ram-Mohun, près de Candahar, et que je n’hésite pas à considérer comme l’inscription la plus antique qu’il y ait actuellement à la lumière du jour.

«Des motifs d’ordre politique m’ont obligé jusqu’à ce moment à en tenir la trouvaille secrète. Vous les trouverez développés tout au long dans le mémoire ci-joint. Il suffit de vous dire en deux mots que cette plaque, renfermée dans une sorte de coffre en pierre dure, que les mahométans du pays considèrent comme l’héritage d’un de leurs premiers marabouts, est pour eux l’objet d’un culte tout spécial. Ils l’appellent zraïmph. Si j’avais immédiatement avoué ma conquête, le gouvernement britannique aurait probablement jugé nécessaire de la restituer aux Afghans, qui la regardent comme un véritable palladium, et qui d’ailleurs ignorent encore sa disparition.

«Moi qui me la suis appropriée au nom de la science et au péril de ma vie, comme prime unique de la victoire remportée par mon régiment sur les brigands de Candahar, je ne saurais m’arrêter à de tels scrupules. D’autant que les Afghans n’ont en réalité aucun titre à la possession de cette relique.

«Elle appartient à une civilisation et à une religion fort antérieures aux leurs, et, qui plus est, elle appartient à l’histoire, à l’humanité.

«J’ai donc résolu de la garder au moins jusqu’à ce que je l’aie entièrement déchiffrée. Après quoi, je l’emporterai en Angleterre, et je la déposerai moi-même au British Museum. Nous verrons bien alors s’il peut être question, à la face de l’Europe savante, de la restituer aux mécréants qui m’ont tué tant de braves soldats!