Читать книгу «L'héritier de Robinson» онлайн полностью📖 — Андре Лори — MyBook.
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«S’il ne m’est pas donné d’achever ce travail de traduction, c’est à vous, mon cher beau-frère, que j’en confie l’achèvement. Vous ferez ensuite de la plaque tel usage que vous dictera votre conscience.

«Comme vous le verrez dans le mémoire ci-annexé, je la considère d’ores et déjà comme un monument chaldéen relatif au déluge ou à quelque autre cataclysme des temps primitifs. Je vous lègue ce trésor, comme je vous lègue mes enfants et mes papiers, spécialement mes notes et documents sur les antiquités du Cambodge.

«Signé : G. P. C. ROBINSON.»

Le cœur de M. Gloaguen battait, en parcourant cette note, d’une émotion que les savants seuls comprendront. Avant de serrer le précieux portefeuille dans la poche intérieure de sa redingote, il voulut lui donner un second coup d’œil et le rapprocha tout ouvert de la lampe placée auprès de lui.

Tout de suite, il reconnut, avec sa grande habitude des écritures chaldéennes, que l’hypothèse du colonel devait être parfaitement fondée. Et, circonstance plus émouvante encore, certains signes gravés sur la plaque d’or semblaient être ceux du zodiaque druidique!... Quelle mine inépuisable de recherches, d’inductions et de déductions!... Le cœur de l’archéologue débordait de joie. Volontiers il aurait baisé la bienheureuse plaque, s’il avait été seul. Mais il s’aperçut qu’il était temps de sortir de son aparté, et, refermant dévotement le portefeuille, il le serra sur son cœur.

A ce moment il aperçut les yeux de Khasji fixés sur lui avec une expression singulière où il crut lire à la fois de la terreur et de la pitié.

«Eh bien! qu’est-ce donc, mon brave? lui dit-il en anglais, du mieux qu’il put. Connaissez-vous donc cette plaque, que vous la regardez ainsi?»

Khasji avait baissé la tête.

«Si je la connais! fit-il d’une voix sourde. J’étais avec le colonel quand il l’a prise. Et maudit soit ce jour! Car elle a causé sa mort, j’en suis sûr, comme elle causera celle de ses enfants et la vôtre sans doute!...

— Bon! ce sont là des superstitions indignes d’un brave soldat comme vous, répliqua M. Gloaguen. Comment pouvez-vous croire que la possession d’une petite plaque d’or mette en danger la vie de celui qui l’a dans sa poche?...

— Je ne sais pas, dit Khasji en se grattant l’oreille. Je ne suis qu’un pauvre soldat!... mais je crois ce que je crois, et on ne m’ôtera pas de la tête que c’est de cette satanée mécanique qu’est venue la mort du colonel et que viendront encore d’autres malheurs!...

— Le pauvre homme déraisonne!» se dit M. Gloaguen sans attacher plus d’importance à l’incident.

Et, se réservant de demander plus tard à Khasji quelques détails sur les circonstances de la grande découverte, il revint vers mistress O’Molloy, qui avait suivi, avec une secrète jalousie, depuis quelques minutes, l’entretien de son hôte avec le soldat.

Les deux solicitors, poursuivant leur œuvre, avaient naturellement ouvert tous les tiroirs, tous les cahiers, toutes les vitrines. Une rapide inspection suffit à montrer à M. Gloaguen qu’il y avait là, spécialement en notes sur l’architecture kmer, de véritables trésors archéologiques. Mais il ne pouvait être question de les passer en revue sur l’heure, et, d’ailleurs, le véritable but de la visite était atteint, puisque le codicille annoncé dans le testament du colonel venait d’être trouvé.

M. Gloaguen en donna donc reçu aux deux solicitors, pour dégager leur responsabilité ; puis tout le monde revint au salon, en abandonnant à Khasji le soin de refermer la porte du cabinet du colonel.

Une rapide conférence relative à la situation financière laissée par le défunt termina les opérations légales. Il fut convenu que MM. Graham et Selby transmettraient au notaire de M. Gloaguen, sous forme de délégation sur la Banque d’Angleterre, toutes les valeurs de la succession. Puis on cessa de s’occuper d’affaires pour déguster des sorbets, et les deux solicitors prirent bientôt congé.

Quand le bruit de leurs pas eut cessé de se faire entendre dans le vestibule, mistress O’Molloy se rapprocha vivement de M. Gloaguen, comme pour dire:

«Enfin, nous allons donc pouvoir causer, et vous allez me faire part de ce que contenait ce fameux codicille!»

Mais son attente fut trompée. M. Gloaguen dit simplement que l’héritage archéologique du colonel semblait être d’un grand intérêt, et qu’il faudrait assurément plusieurs mois pour dépouiller tous ces papiers. Aussi ne pouvait-il songer à se livrer à ce travail à Calcutta, et pensait-il faire emballer dès le lendemain toutes les paperasses pour les expédier à Paris.

«J’en serai ainsi débarrassé et je serai plus libre de mes mouvements, poursuivit-il. Car vous pensez bien, Madame, que mon fils et moi n’allons pas abuser de votre gracieuse hospitalité. Nous n’avons qu’un temps très restreint à donner à notre voyage et, puisque voilà les affaires réglées, le mieux sera pour nous d’utiliser ce temps à visiter l’Inde...

— N’aviez-vous pas aussi l’intention d’aller au Cambodge? demanda mistress O’Molloy.

— Ah! je crois bien qu’il faudra abandonner ce projet. La Cochinchine et Calcutta, cela semble tout près l’un de l’autre sur la carte. Mais quand on est sur les bords du Gange, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un véritable voyage pour aller à Saïgon... Le plus sage sera, je crois, pour mon fils et moi, étant donné surtout que nous avons à ramener Florence et Chandos en Europe, de nous contenter de la plus modeste des excursions, — le voyage transpéninsulaire de Calcutta à Bombay. Nous mettrons un mois ou six semaines à le faire et nous verrons certes dans cet intervalle autant de belles et curieuses choses qu’il est possible d’en passer en revue dans si peu de temps: Bénarès, Allahabad, Luknow, Delhi, Agra, Jeypore, Barsun, Surate, Ellora...

— Une simple promenade, en effet!

— Oh! j’ai beaucoup rabattu de mes prétentions, reprit M. Gloaguen avec un sourire interne, en serrant sur son cœur la précieuse plaque d’or. Pourvu que je puisse voir au passage quelques-uns de ces monuments illustres, que je connais déjà par la gravure ou la photographie, je me tiendrai pour satisfait. Eh bien! cet itinéraire nous permettra de voir le temple de Jaghernath, l’idole de Mandar près de Bhagalgore, l’escalier cyclopéen de Sechnaga et la varaha avatar à Oudghiri, les ruines du palais de Ranakhoumbon à Chittore, les caves d’Ellora, la grotte des Lions, et cent autres merveilles classiques. Je serais vraiment difficile à contenter, si je n’étais pas satisfait de ce menu. Sans compter que notre voyage en mer sera abrégé, en allant nous embarquer à Bombay...»

Mistress O’Molloy, un peu déconcertée de voir la conversation s’écarter ainsi du codicille, essaya de la ramener à cet intéressant objet, en parlant de la mort du colonel.

«Je me demande souvent, fit-elle, si le pauvre colonel n’a jamais eu le moindre soupçon sur la nature de l’inimitié qui le poursuivait... N’en dit-il rien dans le codicille?

— Absolument rien. Il ne s’agit dans ce document que de questions scientifiques.

— C’est que, insista mistress O’Molloy, si le colonel avait laissé quelque fil pouvant conduire à la découverte de ses meurtriers, ce serait un véritable devoir de le communiquer à la justice!... Il est bien évident qu’il a été assassiné ! Toutes ces tentatives accumulées ne peuvent pas laisser place au moindre doute... Et à ce propos, Monsieur, si je ne suis pas trop curieuse, que vous disait donc Khasji, tout à l’heure? Je gage qu’il vous parlait de ses folles craintes pour Chandos?...

— Pour Chandos?... Non, pas spécialement. Il paraissait croire à l’existence de je ne sais quel danger occulte, qui a déjà frappé le colonel, et qui peut se porter sur ses enfants, sur moi-même...

— Oh! c’est surtout pour Chandos qu’il a des craintes. Figurez-vous qu’il est toujours sur ses talons, autant qu’il peut, et que la nuit il couche en travers de sa porte, comme il faisait autrefois pour le colonel!... On ne peut pas lui ôter de la tête que Chandos est en danger, parce qu’il lui est arrivé deux ou trois petits accidents sans importance, — une barre de trapèze qui a cassé, une chute de cheval, — de ces choses enfin qui arrivent tous les jours aux jeunes garçons.»

Un frisson courut tout à coup sur l’épiderme de M. Gloaguen, le souvenir de l’accident du matin venait de le frapper comme une coïncidence au moins étrange.

«Vraiment? fit-il. Chandos a eu plusieurs aventures de ce genre, récemment?... Depuis la mort de son père?...

— Oui, mais, je le répète, de ces petites aventures auxquelles les garçons sont habitués et qui ne les arrêtent même pas cinq minutes.

— Celle de ce matin, maintenant que j’y pense, avait un caractère particulier! reprit M. Gloaguen tout pensif et se parlant à lui-même.

— Comment, celle de ce matin? demanda mistress O’Molloy. Il y a encore eu un accident, ce matin, et je n’en ai rien su?...»

M. Gloaguen conta l’épisode du canot chaviré. Il dit comme il avait été frappé de la brutalité du coupable, qui ne s’était pas détourné de sa route après avoir heurté le bateau de Chandos, et même semblait l’avoir fait avec préméditation...

— C’est étrange, en vérité, dit à son tour mistress O’Molloy, subitement prise d’inquiétude. Comment se fait-il qu’on ne m’ait pas encore parlé de tout cela?... Et où sont donc ces enfants?... Voilà un siècle qu’on ne les a vus...»

Elle se leva brusquement, toucha un timbre, s’informa. Miss Florence, Paul-Louis et Chandos étaient dans le petit salon voisin, causant gaiement et se contant des souvenirs de collège. On les fit appeler à l’instant: ils rentrèrent avec des physionomies si fraîches et de bonnes figures si bien vivantes et épanouies qu’il était impossible d’associer leur présence à des idées sinistres.

Mistress O’Molloy et M. Gloaguen eurent la même pensée qu’ils échangèrent dans un sourire.

«Voilà pourtant la peur! se disaient-ils. Il suffit d’un poltron pour vous mettre martel en tête et vous faire voir des monstres partout...»

Il était déjà tard et les voyageurs devaient avoir besoin de repos. On se dit bonsoir et l’on se sépara sur le palier de l’escalier de marbre: les dames pour se rendre à leurs chambres à coucher, qui s’ouvraient sur le parc ou du moins sur la véranda du premier étage; M. Gloaguen, Paul-Louis et Chandos, pour gagner l’appartement opposé, ouvert sur la cour d’honneur.

«Ah! voilà Khasji qui a déjà apporté son matelas! dit Chandos en montrant une natte roulée près de sa porte. Croiriez-vous qu’il a pris ainsi en campagne l’habitude de coucher à terre et ne peut pas s’en défaire?...

«Bonsoir, mon oncle!... Bonne nuit, mon cousin!...»

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