Читать книгу «L'héritier de Robinson» онлайн полностью📖 — Андре Лори — MyBook.
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Cette conception n’était peut-être pas des plus sottes, et nous ne craindrons pas de déclarer que les idées de Paul-Louis à cet égard nous paraissent assez raisonnables. Un pot de confitures authentiques a du bon, par ce temps de chimie à outrance. Des pantoufles dont chaque point représente une pensée affectueuse et tendre sont une chaussure très douce au pied, quand on rentre au logis après ses affaires.

Quoi qu’il en soit, ces idées n’étaient pas celles du monde où M. Gloaguen et son fils venaient de se trouver jetés. Même à l’époque reculée où son mari n’était que simple lieutenant, mistress O’Molloy ne se souvenait pas d’avoir jamais collaboré activement à la confection d’un pudding. Quant à Florence, qui avait grandi dans le faste d’un palais indien, elle ne soupçonnait même pas qu’une telle chose fût possible: n’y avait-il point autour d’elle vingt domestiques empressés à la servir, chacun investi d’une fonction spéciale et ne s’en écartant jamais? Le cuisinier indigène de la maison aurait été étrangement surpris et même scandalisé si la jeune fille s’était avisée d’envahir son domaine.

Les officiers de l’armée britannique, au moins dans les colonies, sont rémunérés avec une magnificence qui explique ces habitudes. Leurs femmes et leurs filles forment dans les villes de l’Hindoustan un monde à part, qui daigne à peine frayer avec les fonctionnaires civils et mène une vie continuelle de fêtes. Dans le tourbillon qui emporte ce monde brillant et léger, les préoccupations familiales occupent naturellement une place des plus restreintes. Enfin, les mœurs de la société anglaise comportent pour les jeunes filles une somme de liberté beaucoup plus grande que les nôtres. Admises à partager tous les délassements de leurs frères, à les suivre à la chasse, à lutter avec eux d’agilité, d’adresse et même de vigueur, elles en viennent naturellement à dédaigner comme indignes d’elles les joies plus modestes des jeunes Françaises.

Ces considérations expliquent pourquoi Florence et Paul-Louis ne se trouvèrent pas tout d’abord au même diapason. La jeune fille apparut à son cousin comme une personne plus excentrique que séduisante. Il prit son aisance et sa liberté de manières pour de la sécheresse, et ses goûts un peu virils pour des affectations. Elle, de son côté, incapable d’apprécier ou plutôt de démêler les qualités sérieuses et solides qui faisaient le fond du caractère de Paul-Louis, elle le jugea fort peu intéressant et se mit à son piano après avoir adressé quelques mots aimables à son petit singe Raki.

C’était un ouistiti de la race naine, à peine grand comme un écureuil, et qui croquait des amandes du matin au soir, tranquillement assis sur son perchoir de bambou, quand il n’était pas sur les genoux de sa jeune maîtresse. Miss Florence raffolait de cette jolie bête, au point de ne la confier aux soins de sa femme de chambre que pour sortir, et de lui faire habiter son propre appartement. Raki lui rendait d’ailleurs cette affection et ne manquait jamais de verser des larmes et de grincer des dents aussitôt que la jeune fille mettait son chapeau pour quitter la maison.

Mistress O’Molloy était déjà en conférences d’affaires avec M. Gloaguen. Il fallait bien qu’elle s’en occupât, expliquait-elle, puisque le major lui laissait ce soin, pour s’en aller à son club. A demi couchée sur un fauteuil de bambou, elle s’était installée avec son hôte dans une de ces grandes fenêtres à rotonde vitrée, qu’on appelle en pays anglais bay windows, et qui sont presque toujours des recoins favoris. Celle-là s’ouvrait sur le parc qui s’étendait derrière le pavillon, comme sur un féerique décor de figuiers d’Inde, de sycomores et de palmiers. Une brise tiède s’était levée avec les étoiles, et, faisant onduler doucement la cime des arbres, prêtait une harmonie à la solitude noire des masses de verdure. Mais la bonne dame, habituée de longue date à ces magnificences de la nature tropicale, ne leur donnait pas la moindre attention. Elle s’était jetée à corps perdu dans les confidences, heureuse de trouver en M. Gloaguen une oreille complaisante.

«Le pauvre colonel est mort dans des circonstances tout à fait mystérieuses, disait-elle à demi-voix. Comme il le marque dans son testament, il avait déjà été, depuis quelques mois, l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat qui sont restées inexpliquées... A la vérité ce n’est pas chose bien rare dans cet affreux pays, où nous marchons tous, on peut le dire, sur un sol miné par les haines et les vengeances les plus féroces!... Mais ce qu’il y avait de particulier dans les tentatives de meurtre dont le colonel Robinson a fini par être victime, c’est qu’elles étaient d’une nature exceptionnelle et tendaient toujours au but par des moyens détournés. Il ne lui arrivait pas, comme à tant d’autres officiers anglais, de recevoir une balle à la chasse ou un coup de poignard au détour d’une allée. Jamais un étrangleur ne s’était jeté sur lui et n’avait essayé de l’étouffer dans son sommeil. Jamais non plus un de ces poisons végétaux, si nombreux et si terribles, dont tous les Hindous savent le secret, n’avait été mêlé à ses aliments. Mais un jour, comme il se baignait dans l’Hougly, il avait manqué être dévoré par un caïman manifestement apporté là dans ce but, car jamais on n’en avait signalé sur cette côte... Une autre fois, comme il visitait les ruines de Ferore dans la plaine du Delhi, tout un pan de muraille s’abattit sur lui, et c’est par un miracle qu’il ne fut pas écrasé comme une feuille d’arbre... Deux mois plus tard, traversant en palanquin la forêt d’Etmaddaolah, il allait sûrement être précipité avec ses porteurs dans un piège à éléphants, un véritable gouffre creusé en travers du chemin et soigneusement recouvert de gazon: — la chute d’un autre palanquin qui venait en sens inverse et qui se jeta sous ses yeux mêmes dans le piège lui sauva la vie au prix de celle d’un autre...

— Mais tout cela ne pouvait-il pas être purement accidentel? demanda M. Gloaguen. Le caïman pouvait être venu tout seul de régions même assez lointaines, le mur pouvait s’être abattu par son propre poids, le piège avoir réellement été creusé pour des éléphants.

— Sans doute, et c’était bien là le caractère singulier de ces pseudo-accidents. Mais leur fréquence, leur répétition, leur acharnement, pour ainsi dire, rendaient invraisemblable l’hypothèse d’un simple hasard. Ces tentatives se renouvelaient sous toutes les formes: c’était un plafond qui s’effondrait sur le lit du colonel, une chaloupe qui sombrait sous lui, un arbre centenaire qui s’abattait sur son passage, un scorpion qu’on découvrait dans sa couverture de campagne, un chien enragé qui lui courait sus, un cheval toujours doux et docile qui devenait subitement fou, se cabrait et se renversait sur son cavalier... que sais-je encore? Des marches d’escalier qui s’effondraient sous ses pieds, des fusils qui éclataient entre ses mains. Enfin les avertissements étaient devenus si nombreux, si fréquents, si continuels pour mieux dire, et si cruellement significatifs, — que tout le monde était unanime à conseiller au colonel Robinson de demander son rappel en Angleterre. Le vice-roi lui-même l’en pressait. En dépit de sa résistance, il allait probablement se résoudre à céder, — car il se sentait clairement menacé, — quand, enfin, avant qu’il l’eût fait, ses assassins inconnus réussirent à accomplir leur criminel dessein... Vous savez comment?...

— Je n’en ai aucune idée, Madame; les lettres que j’ai reçues n’en faisaient pas mention.

— Ah!... tous les journaux de Calcutta en ont parlé, et je pensais que sans doute vous connaissiez les détails... C’est arrivé d’une manière tout à fait imprévue... Vous pensez bien que nous faisions constamment garder le colonel. On était obligé de prendre des précautions pour y arriver, car il ne voulait pas. Mais une sentinelle veillait toute la nuit sous sa fenêtre fermée à clef, il ne sortait plus sans éclaireurs, et son fidèle soldat, — comment appelez-vous cela en français? une ordonnance, je crois, — son ordonnance, Khasji, couchait en travers de sa porte... Eh bien! rien n’a valu! Le 14 juillet dernier, on a trouvé le pauvre colonel mort dans son lit, asphyxié. Un conduit à gaz d’éclairage s’était ouvert dans le plafond de sa chambre et avait rempli la pièce de ce gaz irrespirable...

— C’est véritablement étrange! dit M. Gloaguen. Et il a été reconnu que le conduit avait été coupé ?

— De la manière la plus positive.

— Mais cela semblerait indiquer une main européenne!... Un indien n’aurait jamais inventé un pareil mode d’assassinat!..,,

— Oui, c’est ce qu’ont dit beaucoup de gens. Mais les journaux indigènes, qui ont discuté l’affaire comme les autres, ont été les premiers à dire que les Indiens ne sont pas aussi ignorants qu’on croit. Et c’est malheureusement trop vrai?... Quoi qu’il en soit, on n’a pas découvert les auteurs du crime, qui est resté pour nous à l’état de mystère...»

Il y eut un silence. M. Gloaguen s’enfonçait dans les douloureuses réflexions que lui suggérait ce récit. Mais les pensées de mistress O’Molloy avaient déjà pris un autre tour. Elle reprit bientôt:

«Le colonel avait des manies si bizarres!... Ce n’est pas pour jeter le moindre blâme sur lui, mais enfin, il était bien plutôt fait pour être savant que pour commander un régiment... Il n’avait que l’archéologie en tête. Pourvu qu’il pût relever une inscription ou dessiner un vieux monument, il ne lui en fallait pas plus!...

— Mais, Madame, protesta doucement M. Gloaguen, je partage absolument les goûts du colonel! Je trouve qu’il n’y a rien au monde de plus digne des préoccupations d’un esprit élevé. Quoi de plus intéressant que de retrouver les traces des civilisations disparues?... Quoi de plus beau que de reconstruire ainsi pierre à pierre l’histoire de l’humanité ?»

Mistress O’Molloy ouvrait de grands yeux à cette déclaration qui la prenait au dépourvu. Mais elle n’était pas femme à se déconcerter aisément.

«D’accord! fit-elle. Je veux bien que tout cela ait son intérêt, puisque vous le dites; mais, quand on a ces goûts-là, on ne se fait pas soldat, que diantre! on se fait professeur, savant, que sais-je, moi?... Ce pauvre colonel ne s’occupait pas du tout de son régiment. Il était toujours par voies et par chemins, s’enquérant d’un tas de choses qui n’avaient aucun rapport avec le service militaire de Sa Majesté... Vous n’imagineriez pas jusqu’où il poussait à cet égard la singularité. Tenez, en voulez-vous un exemple?

— Je ne demande pas mieux, Madame, dit gravement M. Gloaguen.

— Eh bien! vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de la belle marche sur Candahar exécutée par notre armée au cours de la dernière campagne en Afghanistan, — il y a deux ou trois ans de cela?... Le régiment était de l’avant-garde, et le colonel Robinson, il faut le dire, était toujours en tête du régiment. Même il pressait un peu trop le pas, à ce qu’il paraît, surtout s’il y avait des ruines à visiter, au bout de l’étape. C’était précisément le cas quand nos hommes arrivèrent sous les murs de la ville. Ils s’étaient mis en avance, et durent camper dans une vallée voisine pour attendre le gros du corps expéditionnaire. Candahar tout entier était sous les armes. Les Afghans savaient qu’il y allait pour eux d’une répression terrible, car, vous ne l’avez pas oublié, ils avaient massacré la mission diplomatique laissée par nous auprès de leur émir. La situation de l’avant-garde pouvait donc devenir des plus critiques pour peu que des difficultés imprévues vinssent à retarder la marche de l’armée... Vous me pardonnerez ces détails historiques, ils sont indispensables pour vous montrer l’esprit du colonel. Tout autre, à sa place, n’aurait songé, dans la position où il se trouvait, qu’à se tenir prêt à repousser une sortie possible des Afghans, ou même à se replier provisoirement sur le gros de l’armée... Mais le colonel avait bien d’autres idées en tête! Ce qui le préoccupait depuis son départ, c’était l’espérance de visiter une vieille mosquée située sur une des collines voisines de Candahar, — la fameuse Ram-Mohun, le sanctuaire le plus antique de ces pays-là, paraît-il, comme qui dirait leur basilique de Westminster. Le colonel se prétendait certain, à divers indices, qu’avant d’avoir servi au culte mahométan, cette mosquée avait été, au moins dans quelques-unes de ses parties souterraines, consacrée à un culte plus ancien. Et ce problème archéologique occupait seul son esprit... Or, le régiment campait au pied même de la colline en question, — et pour cause, comme bien vous pensez. C’était, aux yeux du colonel, le véritable but de la campagne... On s’établit, les soldats préparent leur repas, les sentinelles sont distribuées, et tout s’organise pour la nuit, —je veux dire pour le sommeil, puisque la marche s’était faite à la fraîcheur et qu’il était déjà deux heures du matin. Le camp était profondément endormi, quand, aux premières heures du jour, un coup de feu éclate, suivi presque immédiatement de deux ou trois autres, et ce cri s’élève: — Aux armes!... Les Afghans!... C’était la sortie prévue... Heureusement les mesures étaient bien prises, et les hommes s’étaient couchés tout habillés; chacun se rend à son poste; on se fortifie du mieux qu’on peut avec des sacs, des arbres, des pierres et de la terre, et l’on attend de pied ferme. Un seul officier manquait, c’était le colonel. Où est le colonel? Comment se fait-il que le colonel ne soit pas ici? se demandait l’état-major. On le fait chercher partout, et partout inutilement. Cependant les Afghans arrivaient. Le combat s’engage par une vive fusillade; puis, deux pièces de canon de montagne se mettent de la partie... A ce moment, on voit arriver un homme désolé et qui se jette à corps perdu sur le front même des troupes. C’était le colonel. «Messieurs, je suis vraiment confus! criait-il aux officiers. C’est de ma part une distraction inconcevable...» Mais on se battait ferme et l’on n’avait pas le temps d’écouter ses explications. Bref, après un combat très vif, d’au moins une heure, les Afghans furent repoussés et battirent en retraite... Le calme rétabli, et tout l’état-major réuni, — je parle de ceux qui n’étaient ni tués ni blessés, car nous eûmes cette nuit-là cent trente hommes hors de combat, — quand donc on se fut réuni, le colonel raconta son histoire. Il n’avait pu contenir son impatience, il était monté à la mosquée, accompagné de son fidèle Khasji, pour prendre à la lueur d’une lanterne une première idée du monument. C’est là que le pétillement de la fusillade était venu l’arracher à sa contemplation archéologique...»

A ce moment, mistress O’Molloy fut interrompue par Florence et Chandos qui disaient ensemble:

«Ah! voilà Khasji!...

— Bonjour, Khasji!... Tu vas bien, Khasji?

— Cousin Paul-Louis, savez-vous ce que signifie Khasji en hindoustani? Cela veut dire: ami intime!...»

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