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II


CHANDOS PERDANT L’ÉQUILIBRE.....

CHAPITRE II

Table des matières

A CALCUTTA

Vingt-cinq jours plus tard, MM. Gloaguen père et fils arrivaient à Calcutta à bord du Sérapis.

Leur programme ne s’était que très partiellement réalisé. A la vérité, l’un avait vu en Égypte les glorieuses Pyramides et le musée de Boulaq, récemment enrichi des sarcophages de trente-deux pharaons inédits; l’autre avait pu, fort à son aise, examiner le canal de Suez, mesurer la pente de ses berges et calculer le travail des dragues puissantes qui luttent incessamment contre l’envahissement des sables du désert. Mais, dès leur débarquement à Alexandrie, ils avaient dû constater qu’à moins de donner un mois entier à leur visite des antiquités égyptiennes, force leur était de profiter sans délai du départ de la malle anglaise; et comme il n’entrait pas dans les plans de Paul-Louis de consacrer plus de quatre-vingt-dix jours pleins à tout le voyage, — il tenait à rentrer à Paris en novembre pour suivre les cours de l’École des ponts et chaussées, — son père avait renoncé à s’arrêter plus de quarante-huit heures dans les États du khédive.

«Ce sera déjà un beau tour de force de visiter, dans le temps si court qui nous restera, les principaux monuments de l’Inde!» avait-il dit.

Et l’on avait pris passage sur le steamer anglais. Après une traversée rapide de cette fournaise qui s’appelle la mer Rouge, et le golfe Persique franchi tout d’une haleine, Ceylan s’était montrée dans sa luxuriante parure d’arbres géants; la péninsule indienne avait été doublée et remontée; treize jours après avoir quitté Aden, le Sérapis avait reconnu le bateau-fanal qui annonce les bouches du Gange, et pris à son bord le pilote qui devait le guider au milieu des Sandheads, ces immenses bancs de sable que le fleuve sacré projette dans le golfe du Bengale.

La grande île de Sangor s’était profilée sur les eaux. Le sémaphore de Diamond-Harbour avait indiqué l’embouchure de l’Hougly. Et, pendant quinze heures, on avait remonté le fleuve au milieu d’une double file de navires de tout tonnage et de tout pays, qui gagnaient le port ou s’envolaient vers le large.

Enfin, au point du jour, le regard des voyageurs, las d’errer sur les côtes basses et à demi noyées qu’ils longeaient depuis vingt-quatre heures, avait vu s’élever lentement, derrière une forêt de mâts, bordée d’une immense esplanade, la ligne majestueuse des palais de Calcutta.

Il était six heures du matin, et le soleil inondait de ses nappes d’or les moindres détails de ce panorama sans rival, quand le Sérapis releva son amarre et s’arrêta.

Le steamer n’avait pas encore exhalé de ses poumons de fer son dernier soupir de vapeur et de fumée, que déjà une flottille d’embarcations resserrait son cercle autour de lui. C’étaient des bateaux chargés de fruits et de fleurs, des chalands de portefaix, des entassements de parents et d’amis empressés de souhaiter la bienvenue à ceux qu’ils attendaient, — une confusion de turbans blancs, d’étoffes claires, de peaux cuivrées, de cris assourdissants.

Au loin, les quais fourmillant d’une foule bigarrée, des voitures et des palanquins mêlés dans un pittoresque tumulte, et comme cadre à ce tableau, un feu d’artifice de dômes, de clochers,. de colonnes, de minarets surgissant des masses de verdure.

M. Gloaguen et Paul-Louis, accoudés au bastingage près de la coupée, contemplaient avec curiosité le spectacle toujours amusant de cette prise d’assaut d’un steamer qui arrive. Leur attention se porta bientôt sur un petit canot manœuvré avec une adresse consommée par un jeune garçon de treize à quatorze ans, et qui allait accoster le vapeur directement au-dessous d’eux.

Cet enfant n’appartenait évidemment pas à la classe des commissionnaires et des porteurs, si nombreuse en ce moment autour du navire. Il était vêtu de toile blanche, mais à l’européenne, et avec une élégance sans prétention. Son teint frais et rose disait du reste que, s’il était né dans l’Inde, c’était de parents non indigènes.

Précisément, au moment où Paul-Louis vanait de le remarquer, le jeune canotier rangea ses avirons, d’un mouvement brusque, se dressa sur l’avant de son embarcation et, s’adressant aux deux voyageurs en faisant un porte-voix de sa main, cria en bon français:

«Gentlemen, pourriez-vous me dire si vous avez à bord MM. Gloaguen père et fils?...»

Paul-Louis s’empressa de répondre en se nommant. Sur quoi le jeune garçon leva d’un geste joyeux son chapeau de paille, —découvrant ainsi, avec des cheveux du plus beau rouge, une physionomie fine et gracieuse, puis il cria:

«Hourra! Je suis Chandos Robinson!... Bonjour, mon oncle!... Bonjour, mon cous...»

Il n’acheva pas. Un lourd bachot indigène, monté par un seul rameur et lancé à toute vitesse, venait de se jeter sur son léger canot et de le chavirer. Avant d’avoir pu seulement voir approcher le danger, Chandos, perdant l’équilibre, était tombé à l’eau.

Un double cri d’horreur de M. Gloaguen et de son fils, un concert d’imprécations autour du maladroit ou du mécréant qui, sans même s’arrêter un instant, s’éloignait à toutes rames; — et l’on ne vit plus que les cercles concentriques formés par l’eau noirâtre à la place où l’enfant venait de disparaître.

Vaguement, comme dans un rêve fugitif, Paul-Louis avait distingué un torse cuivré, des membres d’athlète, et, sous le turban blanc du coupable, un grand nez hardi, une paire d’yeux étincelants, une expression de joie sauvage.

«Un enfant à la mer!... Vite, des cordes, des bouées, des barres d’anspect!...» criait-on déjà.

La nouvelle courut comme un éclair sur le pont du navire, on s’empressait, on se bousculait...

Pouf!... la chute d’un corps décrivant une parabole et plongeant du haut de la coupée déchira l’air ensoleillé.

C’était Paul-Louis qui se jetait à l’eau sans avoir même pris le temps d’ôter sa jaquette de voyage.

Au même instant, la tête de Chandos émergea de l’eau, rieuse et bien vivante.

«Ce ne sera qu’un bain supplémentaire,» disait-il en s’ébrouant comme un jeune poulain et nageant vers la muraille noire du steamer.

Et là, s’emparant d’un câble qui pendait, sans daigner même arriver à l’escalier abaissé au ras de l’eau, il se hissa en vingt secondes jusqu’au niveau du pont et d’un saut retomba sur ses pieds.

De son côté, Paul-Louis averti, quand il reparut, de l’heureuse issue de l’affaire, remontait tranquillement par l’échelle, au milieu des hourras et des applaudissements de tous les spectateurs de ce drame rapide.

Les deux jeunes gens s’embrassèrent avec une cordialité toute naturelle.

«Merci, mon cousin, et à charge de revanche, disait Chandos. Tiens!... j’ai perdu mon chapeau!... fit-il presque aussitôt. Holà ! marinier d’eau douce, repêche au moins mon couvre-chef!...» reprit-il en cherchant des yeux le rameur bronzé qui venait de causer tout cet émoi.

Mais il était déjà loin, — trop loin pour qu’on pût l’atteindre ou même distinguer ses traits, sur lesquels retombait d’ailleurs un des bouts de l’étoffe blanche qui lui servait de turban. Venait-il de prendre cette précaution pour cacher ses yeux ou simplement pour les protéger contre l’éclat du soleil? Il était malaisé de le dire. Mais la brutalité de toute sa conduite pouvait faire croire à une préméditation. Bientôt il se perdit dans le labyrinthe des navires à l’ancre.

«Mon pauvre enfant, je vous ai bien cru mort! disait M. Gloaguen en serrant son neveu dans ses bras.

— Prenez garde, mon oncle, vous allez vous mouiller! riposta gaiement Chandos.

— Descendons dans ma cabine; venez changer de vêtements, suggéra Paul-Louis.

— Bah! avec un soleil comme le nôtre!... Dans un quart d’heure je serai aussi sec qu’une allumette... Ah! voilà mon chapeau!... Rien n’est perdu... Merci, mon brave, reprit Chandos en glissant une pièce de monnaie dans la main du matelot qui lui rapportait cette épave. Si vous vouliez maintenant vous charger de retourner mon canot, tout serait pour le mieux...»

La légère embarcation flottait, en effet, le ventre en l’air comme un poisson mort. Mais le matelot, aidé d’un camarade, l’eut bientôt remise dans sa position normale, vidée et amarrée à l’escalier.

Pendant ce temps, Paul-Louis était allé revêtir des habits secs.

«Voilà une affaire faite; je puis maintenant vous débarquer quand vous voudrez, si toutefois vous n’avez pas perdu toute confiance dans mes talents nautiques, dit Chandos en riant.

— Nous en avons au contraire pris une excellente opinion, répondit M. Gloaguen. Mais il y a nos bagages...

— Ne vous en inquiétez pas. J’enverrai un soldat pour s’en occuper.

— Je ne sais trop où nous allons descendre... On m’a recommandé l’hôtel de la Couronne...

— L’hôtel de la Couronne!... Mais, mon oncle, vous croyez donc que mistress Major O’Molloy vous laissera aller à l’hôtel?... Rayez cela de vos papiers... J’ai oublié de vous dire!... c’est elle qui m’envoie. Elle est là-bas, sur le quai, à vous attendre avec Florry... Florry, c’est ma sœur, vous savez!... Tenez, voyez-vous cette voiture jaune avec une dame à cheval tout auprès?...

— Merci, mon cher enfant, je n’ai pas l’honneur de connaître cette dame, et je ne sais en vérité si je dois...

— Mistress Major O’Molloy!... Oh! n’ayez crainte, la connaissance sera bientôt faite!... D’ailleurs, sachez, mon oncle, qu’il est inutile de dire non. En entrant dans nos eaux, vous tombez sous son autorité dictatoriale. Et mistress Major O’Molloy n’entend pas raillerie sur l’obéissance passive!...

— Vraiment? fit M. Gloaguen en souriant.

— Eh!oui. C’est elle qui commande le régiment par intérim, reprit Chandos avec une pointe de malice qu’une légère moiteur de ses yeux vint aussitôt émousser, car ce mot lui rappelait la perte cruelle qu’il avait faite si récemment. Le major est à la parade: c’est même ce qui l’empêche d’être ici ce matin. Mais tout le corps des officiers sait bien que c’est chez mistress O’Molloy qu’il faut venir au rapport...

— Alors il est inutile de songer à lui résister?

— Absolument inutile, mon cher oncle. Elle a déjà fait préparer votre appartement au quartier, et vous y ferait plutôt conduire entre quatre hommes et un caporal que de se résigner à perdre ses hôtes.

— S’il en est ainsi, il ne reste évidemment qu’à capituler!» fit M. Gloaguen en descendant l’escalier du steamer.

Il se fut bientôt assis avec son fils dans le canot de Chandos, qui reprit bravement ses avirons et se dirigea droit au quai.

Paul-Louis était émerveillé de l’assurance, de l’adresse et de la force de ce gamin aux cheveux rouges. Un batelier de profession n’aurait pu diriger plus habilement son embarcation au milieu de cette rade encombrée de navires, de chaloupes et d’amarres. Et, tout en ramant vigoureusement, Chandos ne cessait pas de bavarder, ni de donner derrière lui de fréquents coups d’œil au quai.

«Voilà mistress Major O’Molloy et Florry qui agitent leurs mouchoirs!» s’écria-t-il tout à coup.

M. Gloaguen et Paul-Louis s’empressèrent naturellement de répondre du chapeau à ce gracieux accueil. L’instant d’après, le canot accostait et les voyageurs mettaient pied à terre.

L’une des deux dames était assise dans une de ces calèches de place qui ont un cocher à turban sur le siège et leurs valets ou ghore-walas spécialement chargés de tenir la bride des chevaux au repos, en les émouchant. C’était une petite femme ronde comme une boule, avec une face rose, des yeux gris percés en vrille, une bouche ouverte jusqu’aux oreilles, un chapeau de paille à plumes de coq crânement campé sur le côté de la tète, et d’énormes bijoux à cette heure matinale. Au demeurant, aussi ronde de manières que de tournure, encore agréable à voir, sans qu’on s’expliquât bien pourquoi, et fort peu disposée à perdre le temps en cérémonies inutiles.

«Monsieur Gloaguen, dit-elle à l’archéologue en lui tendant sa main gantée de soie grise, soyez le bienvenu! Permettez-moi de vous traiter en vieil ami et en brave homme que vous êtes... Ce n’est pas le premier venu qui se serait ainsi dérangé pour des enfants qu’il ne connaît pas... Votre fils, je suppose? How do you do? (comment allez-vous?) master Gloaguen?... Vous êtes militaire, n’est-ce pas?... Tout le monde l’est en France... Il y a de jolis corps de troupe dans votre armée... Enchantée de faire votre connaissance... Voici votre cousine Florry... Chère enfant, donnez donc la main à votre oncle... Le major m’a chargé de vous faire ses excuses s’il ne se trouve pas à votre arrivée. Le service avant tout, n’est-ce pas?... Eh bien! Chandos, mauvais garnement, comme vous voilà fait!... Vous avez donc pris un bain tout habillé ?... Je vous l’avais pourtant bien défendu... Mais qu’avez-vous à rire?...»