Читать книгу «L'héritier de Robinson» онлайн полностью📖 — Андре Лори — MyBook.
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Chandos n’avait garde de s’en vanter. Il riait tout simplement de la volubilité de mistress O’Molloy, qui n’avait pas encore permis à M. Gloaguen de placer un mot.

Miss Florence Robinson, sans descendre de cheval, s’était gracieusement inclinée en donnant un solide shake hand à son oncle et à son cousin. Grande et mince, avec des cheveux de ce blond un peu ardent que les peintres appellent le blond vénitien, elle était charmante dans sa robe de piqué blanc à brassard de deuil en crêpe noir, sous son petit chapeau d’homme et son voile serré comme un masque transparent sur un profil d’une régularité toute classique. Peut-être son abord était-il un peu froid. Mais cette froideur, on le voyait, ne procédait chez elle ni d’un cœur égoïste ni d’une timidité de pensionnaire. C’était la réserve de haut ton d’une âme fière qui ne fait pas de concessions à la banalité mondaine, et qui attend, pour donner son amitié, qu’on la mérite.

Les premiers compliments échangés, les voyageurs et Chandos prirent place dans la calèche de mistress O’Molloy, le cocher toucha ses chevaux et l’on partit au grand trot, — les deux pauvres ghore-walas courant dans la poussière, — Florry en éclaireur sur son cheval noir.

Mistress O’Molloy parlait toujours en son français. M. Gloaguen et Paul-Louis, étourdis de ce caquet, éblouis de l’écrasante lumière du ciel indien, bercés encore de ce mouvement de roulis qu’on emporte à terre en achevant une longue traversée, voyaient comme en rêve tout ce spectacle éblouissant d’une matinée à Calcutta:— les équipages splendides, les palanquins portés au pas de courses par des boys indigènes, les cavaliers innombrables, la foule des Européens mêlée à celle des Hindous, la variété des costumes et des types, tout le mouvement d’un grand port ajouté à celui d’une capitale, le tumulte d’une véritable Babel de races, encadré dans des squares verdoyants, dans des jardins anglais, dans des avenues ombreuses, bordées de magasins étincelants et de palais à colonnades.

Tout à coup, Paul-Louis fut surpris et même un peu choqué de voir Florence courir droit à une brouette abandonnée au milieu de la chaussée et faire sauter cet obstacle à sa monture, au lieu de l’éviter simplement. Chandos vit son mouvement et se mit à rire.

«Voilà les manières de Florry, et elle se permet de trouver à redire aux miennes! fit-il en reprenant son sérieux. Très certainement ce n’est pas sur une promenade publique que je ferais sauter un obstacle à mon cheval, ajouta-t-il comme pénétré de son immense supériorité sur ce point spécial d’étiquette.

— Non. Vous vous contenteriez de le mettre ventre à terre au milieu de l’avenue, au risque d’écraser une douzaine de passants, répondit mistress O’Molloy en lui appliquant familièrement sur la joue un léger coup d’éventail.

— Oh! mon Dieu, pour un maladroit de parsi que j’ai renversé l’autre jour, on me le reproche assez! répliqua Chandos subitement devenu très rouge. Il n’a pas eu de mal, après tout!

— Il a même trouvé le sol très moelleux à ses os, j’en suis convaincue!» reprit l’impitoyable mistress O’Molloy.

Mais elle vit une larme d’humiliation et de regret rouler dans l’œil de Chandos, et s’empressa d’ajouter:

«Allons! je suis méchante, j’en conviens, et vous avez fait tout votre possible pour réparer cet accident... — Il a sauté à bas de son cheval sans même attendre qu’il fût arrêté, fit-elle en s’adressant à M. Gloaguen, a relevé le pauvre parsi, l’a reconduit chez lui et ne l’a quitté qu’en lui donnant toute sa monnaie de poche et après s’être assuré qu’il n’avait pas d’autre mal que la peur...»

Chandos semblait plus confus, s’il est possible, d’entendre faire son éloge qu’il ne l’avait été une minute plus tôt des railleries de mistress O’Molloy, M. Gloaguen jugea utile d’opérer une diversion.

«Qu’est-ce donc que tous ces grands échassiers? demanda-t-il en montrant une file d’oiseaux au long bec qui semblaient perchés en sentinelle sur le faîte des maisons.

— Ce sont les égoutiers et les boueux de Calcutta! répondit Chandos. Des cigognes à poches, ou cigognes marabout, qui veulent bien se charger de faire disparaître les immondices de nos rues.»

On arrivait, et la calèche, décrivant une courbe dans une cour spacieuse, venait de s’arrêter devant un élégant perron.

Le pavillon occupé par le major O’Molloy au quartier de cavalerie, et qui, étant affecté à l’officier commandant du régiment, avait précédemment servi de demeure au feu colonel Robinson, était un véritable palais, adossé à un parc splendide. L’ameublement, il est vrai, en était assez simple, comme il est indispensable dans les pays tropicaux, où les riches étoffes, les divans moelleux, serviraient bientôt de repaires inexpugnables à des myriades d’insectes et de parasites. Mais les vastes proportions des salles et leur distribution même étaient celles d’une demeure officielle, construite pour de grandes fêtes mondaines. Tout le rez-de-chaussée était réservé, selon la coutume anglaise, aux salons et appartements de réception, — salle à manger, boudoir, bureaux et vestibules. Au premier étage, dont toutes les pièces s’ouvraient sur une large véranda, se trouvaient les appartements intimes. Les cuisines et les offices étaient dans le sous-sol.

Tous les murs et les plafonds, enduits d’une sorte de stuc fait avec des coquillages concassés, semblaient vernis et présentaient des reflets chatoyants d’une richesse extrême. De fines nattes de rotin, luisantes et polies, couvraient les planchers. Des torchères, des bronzes, des laques monumentaux, étaient jetés dans tous les coins. Une profusion de meubles de bambou, élégants et légers, tendaient de tous côtés à la paresse leurs bras ouverts et leurs sièges élastiques. Les salons, à plafond très élevé, n’avaient pas de portes intérieures, mais seulement des ouvertures voilées d’un tissu de gaze. De tous côtés, des domestiques indigènes en blanc costume, graves et respectueux, étaient prêts à obéir au moindre signe.

M. Gloaguen et Paul-Louis, immédiatement conduits à leurs appartements, avaient à peine pris le temps de se rafraîchir et venaient de redescendre auprès de mistress O’Molloy et de Florry quand le major arriva.

C’était un petit homme au teint jaune et cachectique, au crâne presque entièrement dépourvu de cheveux, aux yeux caves au fond de leurs orbites, droit comme une flèche, mais à peu près aussi maigre, — et aussi réservé et aussi silencieux que mistress O’Molloy semblait bavarde et impérieuse. Il suffisait de les voir ensemble pour reconnaître que le major était courbé sous le despotisme de sa femme, laquelle, en conséquence, comme le disait Chandos, commandait bien le régiment par intérim. Ce qui ajoutait encore à l’air penaud et opprimé du pauvre officier, c’était une voix caverneuse, sibilante, qui ressemblait à celle d’un ventriloque et donnait à ses moindres paroles l’apparence d’un effort surhumain. On aurait dit un cadavre qui parlait, ou plutôt, à raison de sa raideur et de ses mouvements saccadés, un de ces automates joueurs d’échecs et munis d’un appareil imitant la voix humaine. Les questions de santé semblaient d’ailleurs le préoccuper tout spécialement, et c’est à ce point de vue exclusif qu’il examina ses visiteurs, comme s’il avait fait partie d’un conseil de revision.

«Belle santé !... Bien constitué !... fait pour les horse-guards! dit-il en regardant d’un œil d’envie la robuste charpente de Paul-Louis, après lui avoir serré la main. Bonne constitution!... Pas malade, n’est-ce pas?... Pas la moindre infirmité ?... reprit-il en passant à M. Gloaguen.

— Non. Nous jouissons, Dieu merci, d’une excellente santé dans la famille, répliqua l’archéologue.

— Grand point, Monsieur, point capital! dit le major. Moi, au contraire, santé ruinée... Le climat, voyez-vous, les fatigues... maladie du... comment dites-vous?... du liver...»

Et il se tapait de petits coups sur la région abdominale, à droite, au-dessous des côtes.

«Le major a le foie malade, répliqua Chandos.

— Ah! oui, le foie, le liver, comme nous disons... maladie du foie, Monsieur!... le climat, les fatigues... Mais vous devez avoir besoin de prendre quelque chose de tonique et de frais?...

Il toucha un timbre. Un valet en turban parut, les bras croisés.

«Brandy and soda,» fit le major de sa voix languissante.

Le valet disparut et rapporta bientôt un plateau d’argent couvert de verres, de bouteilles, de bassins à glace, qu’il déposa sur un guéridon.

«Servez-vous, Monsieur, je vous en prie, reprit le major. Voici de l’eau-de-vie française, du wisky, du gin... Moi, je suis pour le brandy coupé d’eau de seltz... Il faut des stimulants dans ce pays-ci, des toniques... Indispensable de lutter contre le climat, de réagir, voyez-vous!... Sans quoi, un beau matin, crac! on s’affaisse, et c’est fini...»

Ce disant, le major se versait un grand verre d’eau-de-vie qu’il additionnait d’une faible portion d’eau de seltz, et l’avalait sans sourciller. Puis aussitôt, sans perdre de temps, il prépara une seconde dose de ce breuvage prétendu stimulant.

«Quand je pense que ces benêts de docteurs européens attribuent les maladies du foie, si fréquentes en ce pays-ci, à l’usage des boissons fermentées! disait-il en replaçant son verre sur le plateau. En vérité !... je voudrais les y voir... Mais, Messieurs, sans toniques ni stimulants, où serais-je, moi qui vous parle, après vingt ans de service au Bengale?... Dans la tombe, et depuis longtemps!...»

Il se versa un troisième verre.

M. Gloaguen et Paul-Louis, qui étaient la sobriété même, comme la plupart des Français bien élevés, le regardaient faire avec stupéfaction et se demandaient si ces libations allaient se renouveler encore, quand on vint fort heureusement annoncer que Madame était servie. Tout le monde passa à la salle à manger.

La table était dressée avec un luxe tout asiatique, couverte d’une argenterie superbe, de cristaux, de fleurs admirables. Derrière chaque chaise de bambou, un domestique en turban attendait debout et les bras croisés; il vous faisait asseoir, poussait votre siège auprès de la table, déployait votre serviette sur vos genoux, en un mot vous traitait à peu près comme une mère ou une nourrice diligente traite un bébé de deux ans. Au-dessus des convives, un immense punkah, mis en mouvement à l’aide d’un système de cordes et de poulies, par un serviteur invisible, créait dans la pièce un courant d’air artificiel. Tous les verres, —et il y en avait une collection devant chaque couvert, — étaient munis d’un petit chapeau chinois en argent, afin d’empêcher les moustiques de venir s’y baigner. Les assiettes et les plats portaient à leur base un petit réchaud à eau bouillante, qui a pour but de tenir les sauces à une température constante sous les coups d’éventail du punkah.

M. Gloaguen et Paul-Louis avaient des appétits de voyageurs, Chandos un appétit de quatorze ans, et les deux dames des appétits d’Anglaises. On fit donc honneur à la cuisine pimentée du pays. Seul le major ne mangeait rien.

Mais il se rattrapait sur les bouteilles qui circulaient avec une profusion et une rapidité inquiétantes. Sherry, madère, pale-ale, vin du Rhin, vin de Champagne, il acceptait tout ce qu’on lui offrait, et pourtant sa collection de verres était toujours vide. Puis, au dessert, quand les dames eurent quitté la table, il s’administra, pour couronner ses exploits, toute une carafe de claret glacé.

Au moment où le café arriva, il était apparemment lesté pour sa sieste, car il alla sans mot dire se jeter sur un sofa, et aussitôt un domestique entra avec des houkahs.

Le houkah n’est pas une simple pipe, c’est un appareil très compliqué, formé essentiellement par un récipient de métal ou de cristal, à demi rempli d’eau parfumée et auquel aboutissent deux tuyaux: l’un, droit, qui porte un fourneau dans lequel se place le chillum ou charge de la pipe; l’autre, souple et flexible, terminé par un bout d’ambre pour la bouche du fumeur. Le chilum se compose de plusieurs boulettes qui brûlent ensemble: l’une, de godank, espèce de pâte de feuilles de roses, de sucre candi et de pommes desséchées; les autres, faites de charbon pilé avec de la farine de riz, et servant seulement à titre de combustible. Tout cela répand une odeur de pastilles de sérail assez écœurante, mais qui paraît avoir des charmes spéciaux pour les initiés, car le houkah, comme l’opium, comme le tabac, devient ordinairement une habitude invétérée chez ceux qui Je cultivent.

Les deux Français n’eurent pas plus tôt porté le bout d’ambre à leurs lèvres qu’ils le repoussèrent avec dégoût.

Quant au major, il tira du sien une douzaine de bouffées, puis, fermant les yeux et renversant sa tête sur un coussin, il s’assoupit tranquillement. Aussitôt le houkabdar, qui guettait ce moment psychologique, ramassa son attirail et se retira sans bruit. M. Gloaguen et Paul-Louis firent de même en compagnie de Chandos.

«Et ce pauvre major s’étonne d’avoir une maladie de foie, avec un pareil régime!» se disait mentalement l’archéologue.

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