Читать книгу «L'héritier de Robinson» онлайн полностью📖 — Андре Лори — MyBook.



«Voici bien du nouveau!... Le colonel Robinson, mon beau-frère, qui s’est avisé de mourir et de me nommer tuteur de ses enfants, en même temps que son exécuteur testamentaire. Si je m’attendais à pareille tuile!... Un gaillard que je n’ai jamais vu et qui m’a écrit une seule fois dans sa vie, il y a treize ans, pour m’annoncer le décès de ma pauvre sœur...»

Paul-Louis savait très vaguement qu’une sœur de son père, — ou plutôt une demi-sœur, car elle était issue d’un second mariage de son grand-père, — avait épousé un officier anglais et l’avait suivi aux Indes. Il se rappelait avoir entendu dire jadis qu’elle y était morte du choléra. A ces notions très sommaires se bornait sa connaissance des faits.

«C’est un solicitor qui m’écrit, un des notaires de ce pays-là, reprit M. Gloaguen. Ces procureurs ne doutent de rien! Écoute-moi ça:

«Calcutta, le 14 juin 1882.

«Monsieur,

«Nous avons le regret de vous annoncer que le très honorable lieutenant-colonel George Plantagenet Crusoé Robinson, commandeur de l’ordre du Bain, officier de l’Étoile de l’Inde, commandant le 111e régiment de riflemen de Sa Majesté Britannique, est décédé le 8 du présent mois en sa résidence officielle, à Calcutta. Par son testament olographe en date du 19 mars dernier, déposé en notre étude, et dont une copie dûment certifiée est ci-jointe, le défunt vous a constitué tuteur de ses enfants et l’un de ses exécuteurs testamentaires.

«Nous avons l’honneur d’être, en attendant vos ordres, Monsieur,

«Vos très humbles et très obéissants serviteurs.

«SELBY, GRAHAM ET C°,

«Solicitors.»

... «Comme c’est agréable! poursuivit M. Gloaguen avec un mouvement d’impatience. Moi qui ai horreur des chiffres et des questions d’argent! Il faut qu’il me tombe des nues des pupilles dans l’Inde... Et sans nul doute un fatras d’affaires embrouillées, une fortune en roupies et en livres sterling, des responsabilités, des ennuis de tout genre... Ces choses-là n’arrivent qu’à moi!... Mais, Dieu merci, ce n’est pas affaire faite et je pense bien que je pourrai décliner cet ennuyeux honneur... C’est ce que je ferai certainement... ne fût-ce qu’en raison de la distance et de l’impossibilité manifeste d’être un tuteur sérieux. Ah! voici le testament...»

M. Gloaguen venait de déplier une de ces prodigieuses feuilles de papier timbré presque aussi vastes qu’un numéro du Times, dont la basoche anglaise a gardé la tradition. Le document était écrit sur deux colonnes, d’une magnifique écriture ronde, d’un côté en anglais, de l’autre en français.

L’archéologue lut à haute voix:

«Calcutta, le 19 mars 1882. Ceci est mon testament et l’expression de mes dernières volontés. Quoique sain de corps et d’esprit, j’ai des motifs sérieux de croire que ma vie est en danger et pourrait bien avant peu être sacrifiée à la stupide vengeance d’un ennemi inconnu, qui ne m’a épargné récemment ni les avertissements ni les attentats. J’ai donc résolu d’écrire mon testament et d’exprimer les vœux que je recommande à la bienveillance de mes amis.

«Éloigné de mon pays depuis près de trente ans, et toujours traité par ma famille avec l’indifférence et la dureté qui sont chez nous le lot habituel des fils cadets, je me suis graduellement détaché d’elle au point de lui devenir étranger. Toute la part d’affection et de bonheur que j’ai eue dans ce monde m’est venue de ma bien-aimée femme, Émilie Gloaguen, trop tôt ravie à ma tendresse, hélas! mais qui n’a pas cessé, après treize ans, de vivre dans mon cœur. Je sais quelle estime et quelle amitié inaltérable elle portait à son frère, M. Benjamin Gloaguen, ex-archiviste paléographe de la ville de Nantes, aujourd’hui établi à Paris. Je sais aussi, par les comptes rendus des sociétés savantes et autres publications spéciales, avec quel zèle et quel succès mon beau-frère se livre à ces études archéologiques qui ont été la passion, l’honneur et le délassement de ma carrière militaire.

«Ces motifs réunis me portent à lui confier, comme à mon seul parent ou allié vraiment digne de ce nom, ce que j’ai de plus cher, ma fille Florence et mon fils Chandos. Je prie M. Benjamin Gloaguen, au nom de l’affection qu’il portait à leur mère, de servir de tuteur et de père à ces enfants jusqu’au jour où ma fille aura trouvé un mari digne d’elle, où mon fils sera sorti de l’École militaire, vers laquelle ses études ont été dirigées.

«Ma succession se compose: 1° de six cents livres sterling 3 0/0 consolidé, sur le grand-livre; 2° des arrérages de ma solde; 3° de la pension que l’État doit à ma fille; 4° de mes meubles, chevaux, livres et objets d’art; 5° de mes manuscrits, spécialement de mes notes sur les monuments de l’architecture kmer, et des dessins ou photographies que j’ai rapportés de mon exploration archéologique au Cambodge...»

«Diable! s’écria ici M. Gloaguen en interrompant sa lecture, voici qui devient fort intéressant! L’architecture kmer, dont on ne connaissait même pas le nom il y a une dizaine d’années, est une des manifestations les plus brillantes de l’art antique en Asie...

— Il s’agit sans doute de vieux moellons informes et de statues sans nez? demanda Paul-Louis avec une nuance de dédain à peine dissimulé. Évidemment, si elles avaient un nez, elles ne seraient pas dignes de l’intérêt de MM. les archéologues...

— Vieux moellons!... Statues sans nez!... riposta M. Gloaguen. Apprenez, jeune barbare, que nos marins français ont retrouvé tout récemment, dans les solitudes du Cambodge, au milieu de jungles et de forêts presque impénétrables, de véritables merveilles architecturales, des temples et des palais dont les ruines peuvent rivaliser avec les œuvres les plus parfaites de la Grèce et de Rome!... Des monuments qui attestent la puissance et le génie d’un Michel-Ange asiatique!... Des sculptures qui révèlent l’art consommé d’un Phidias inconnu!...»

Paul-Louis se taisait devant cet enthousiasme. M. Gloaguen reprit sa lecture:

... «Tous ces papiers et documents se trouvent dans mon cabinet, à Calcutta; je recommande expressément que les scellés y soient apposés immédiatement après mon décès et ne soient levés qu’en présence de mon exécuteur testamentaire, M. Gloaguen... »

«Comment, sapristi! en ma présence! s’écria ici l’archéologue. Est-ce que ce pauvre colonel s’imagine qu’un Français part pour Calcutta comme on va faire un tour à Versailles?»

On aurait dit que le testament prévoyait l’objection:

«... Sans doute un voyage dans l’Inde n’est pas une petite affaire, et je ne me dissimule pas qu’en réclamant de mon excellent beau-frère un tel déplacement, je tire sur son obligeance une grosse lettre de change. Mais je lui certifie que l’intérêt de mes documents compensera pour tout vrai savant la fatigue de cette excursion, et j’ai des motifs très sérieux de souhaiter que personne avant lui ne porte la main dans mes notes. Je lui confie donc ce dépôt scientifique, en le suppliant instamment de le recueillir en personne, et je prie en tout cas MM. Selby, Graham et C°, qui ont été mes agents depuis un quart de siècle, à notre satisfaction mutuelle, d’attendre à cet égard les instructions de M. Gloaguen.

«Signé : J.-P.-C. ROBINSON.»

«Voilà qui est fort embarrassant! reprit l’archéologue en achevant cette lecture. Je ne puis pourtant pas prendre ainsi aujourd’hui la malle des Indes et m’en aller au bout du monde!...

— Pourquoi pas? fit doucement Paul-Louis. Calcutta n’est pas au bout du monde... On y va maintenant en vingt-deux jours... Nous étions indécis sur notre voyage de vacances. Le voilà tout trouvé !...

— Quoi! tu serais d’avis?

— Sans doute. Et je suis bien sûr qu’au fond vous en mourez d’envie...

— Oh! j’en meurs d’envie, j’en meurs d’envie!... cela te plaît à dire, fit M. Gloaguen très soucieux, en tournant machinalement dans ses doigts le parchemin qu’il venait de lire. Tiens!il y a encore une enveloppe!» s’écria-t-il en s’apercevant qu’il n’avait pas achevé le dépouillement du paquet.

L’enveloppe était à son nom, et le cachet rompu se trouva contenir une simple carte de visite

Le major O’ Molloy, commandant par intérim le 111e riflemen. Calcutta.

accompagnée d’un billet ainsi conçu:

«Mistress O’Molloy présente ses compliments à M. B. Gloaguen, et compte qu’il lui fera le plaisir d’accepter l’hospitalité chez elle à son arrivée à Calcutta. La photographie ci-jointe est celle de Florence et de Chandos.»

«Le portrait vivant de ma pauvre sœur! s’écria M. Gloaguen, en contemplant avec émotion la gracieuse image d’une jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans, appuyée sur l’épaule de son jeune frère. J’aurais reconnu ces enfants entre mille!...

— Vous voyez bien que j’avais raison! reprit Paul-Louis plus attendri, lui aussi, qu’il ne le montrait. Je vous dis, cher père, que nous allons partir pour Calcutta par la première malle...

— Tu verrais le canal de Suez!... s’écria M. Gloaguen, comme pour se donner un argument décisif.

— Et vous les Pyramides, le musée de Boulaq! appuya Paul-Louis.

— Sans parler des monuments de l’Inde, de ceux du Cambodge!... Je serais fort surpris si je n’y trouvais pas les traces manifestes de l’origine asiatique de notre civilisation gauloise. Qu’est-ce qu’un dolmen, après tout, sinon un temple indien à son expression primitive? Et qu’est-ce qu’un temple indien, sinon un dolmen surchargé d’ornements?... D’ailleurs, c’est un devoir sacré que m’impose là feu mon beau-frère, et je ne pourrais guère m’en affranchir sans forfaiture...

— C’est tout à fait mon sentiment...

— Eh bien! voilà une affaire entendue. Nous partons.»

Paul-Louis, en homme pratique, avait déjà sauté sur un Indicateur des chemins de fer qu’il feuilletait d’une main fiévreuse.

«Calcutta... Compagnie des Messageries maritimes, paquebots-poste français, dit-il après un instant... Par Marseille, Suez, Pointe-de-Galles, Pondichéry et Madras... Il y a un départ le 27...

— Après-demain!...

— Nous pourrons être prêts.

— Nous le serons.

— Et si nous voulons encore abréger le voyage, rien ne nous empêche de prendre à Alexandrie la ligne directe de Calcutta, Compagnie péninsulaire et orientale.

— Nous la prendrons.

— Ainsi donc c’est aujourd’hui lundi. Demain soir nous partons par le rapide pour Marseille. Et après-demain, mercredi, nous nous embarquons pour Calcutta...»

Un grand bruit de vaisselle fit relever la tête à MM. Gloaguen père et fils. C’était Baptiste, qui, dans son empressement d’aller porter la grosse nouvelle à l’office, venait de laisser tomber toute une pyramide d’assiettes.

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