Читать книгу «La prairie» онлайн полностью📖 — James Fenimore Cooper — MyBook.
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Du sommet des monticules, l’œil était fatigué de l’uniformité et de la sécheresse glaciale du paysage. La terre ne ressemblait pas mal à l’Océan alors que ses vagues, soulevées par la tempête, continuent à rouler pesamment: même surface onduleuse et régulière, même absence d’objets étrangers, même horizon sans limites. Si frappante, en effet, était la ressemblance entre l’eau et le sol que, dût le géologue sourire de la simplicité de cette théorie, un poète n’aurait pu s’empêcher de croire que la formation de l’un résultait de la retraite successive de l’autre. Çà et là un grand arbre s’élevait d’un bas-fond, comme un vaisseau solitaire, étendant au loin ses branches dépouillées; et pour ajouter à l’illusion, on apercevait à l’arrière-plan deux ou trois bouquets de bois qui s’arrondissaient parmi le brouillard comme des îles suspendues sur le sein des ondes. Sans doute, la monotonie de la surface et l’abaissement du point de vue contribuaient à exagérer les distances. Mais, à voir les îles se succéder et le terrain onduler sans cesse, on en arrivait à acquérir la conviction décourageante, qu’il faudrait franchir une étendue de pays en apparence interminable avant que les vœux du plus humble laboureur pussent se réaliser (B).

Le chef des émigrants n’en poursuivait pas moins sa marche d’un air imperturbable, sans autre guide que le soleil, tournant résolument le dos aux foyers de la civilisation, et plongeant à chaque pas plus avant, sinon sans retour, dans les repaires des sauvages occupants du pays.

Cependant, à mesure que le jour tirait à sa fin, son esprit, incapable peut-être de mûrir un dessein homogène au delà de ce qui se rapportait à l’heure présente, parut se préoccuper de pourvoir aux besoins qu’allait faire naître la venue des ténèbres. Ayant atteint le haut d’un tertre un peu plus élevé que les autres, il s’arrêta un moment et jeta à la ronde un regard quelque peu curieux pour tâcher d’apercevoir quelques-uns des signes bien connus indiquant une place où se trouvent réunies les trois choses qui leur étaient le plus nécessaires, l’eau, le bois et le fourrage.

Sa recherche fut probablement infructueuse; car, après quelques minutes d’une inspection vague et indolente, il redescendit la colline avec la pesanteur d’un animal surchargé de graisse et qui cède à la déclivité du terrain.

Son exemple fut. silencieusement suivi par ceux qui venaient à sa suite; mais, plus jeunes qui lui, ils manifestèrent plus d’intérêt, sinon d’inquiétude, dans le coup d’œil rapide que chacun jeta à son tour en arrivant au même endroit. Hommes et bêtes n’allaient plus que d’un pas alourdi, et il était clair que le repos s’imposerait bientôt comme un besoin impérieux. L’herbe emmêlée des bas-fonds présentait à la marche des obstacles que la fatigue commençait à rendre formidables, et il fallait recourir au fouet pour stimuler les attelages.

Au moment où une lassitude générale gagnait les émigrants, à l’exception de leur chef, et où, par une sorte d’instinct, tous les yeux interrogeaient l’horizon, la caravane fit halte, frappée d’un spectacle aussi subit qu’inattendu.

Le soleil avait disparu derrière le talus voisin, laissant après lui une traînée de lumière. Au centre de ce torrent d’éblouissante clarté apparut une forme humaine, se détachant du fond d’or d’une manière tellement distincte et palpable, qu’on eût cru pouvoir la toucher en étendant la main. La stature était colossale, l’attitude recueillie et mélancolique, la place qu’elle tenait juste en travers du passage des voyageurs; mais encadrée qu’elle était dans son auréole de lumière, il était impossible d’en apprécier exactement les proportions ou la nature.


L’effet de cette vision fut magique et instantané. Celui qui marchait en tête s’arrêta soudain, contemplant l’objet mystérieux avec une morne stupéfaction qui se changea bientôt en une sorte de terreur superstitieuse; ses fils, dès que la première émotion de surprise fut un peu calmée, se rapprochèrent de lui; et ceux qui conduisaient les chariots ayant fait de même, la caravane entière ne forma plus qu’un groupe silencieux et émerveillé.

Bien que l’idée d’une apparition surnaturelle fût générale parmi les voyageurs, on entendit un bruit d’armes, et deux des plus hardis d’entre les jeunes gens soulevèrent leurs fusils pour être prêts au premier signal.

«Envoyez les enfants sur la droite,» s’écria la mère intrépide d’une voix aiguë et discordante. «Asa ou Abner nous rendra bon compte de la créature, j’en réponds.

— Il serait peut-être bon d’essayer d’une balle,» marmotta un lourdaud de mauvaise mine, dont les traits offraient avec ceux de la matrone un grand air de famille; tout en parlant, il ramena l’arme à son épaule et se mit en demeure de tirer. «Les Paunis-Loups (C) chassent, dit-on, par centaines dans la Prairie; s’il en est ainsi, ils ne remarqueront pas la disparition d’un des leurs.

— Arrêtez!» s’écria une voix douce mais effrayée, qui s’échappa des lèvres tremblantes de la plus jeune des deux femmes. «Nous ne sommes pas tous ensemble; c’est peut-être un ami.

— Qui bat la campagne à cette heure?» s’écria le père en promenant sur sa rude progéniture un regard sombre et mécontent. «Bas votre arme, bas votre arme!» continua-t-il en détournant de sa large main la carabine de son compagnon, et d’un ton de maître. «Ma besogne n’est pas encore terminée; je veux finir en paix le peu qui me reste à faire.»

L’homme aux intentions hostiles parut comprendre le sens de ces paroles, et désarma son fusil. Les garçons se tournèrent du côté de la jeune fille qui avait pris si vivement la parole, et leurs regards semblèrent lui demander une explication; mais comme satisfaite du répit qu’elle avait obtenu pour l’étranger, elle était revenue à sa place et paraissait vouloir se renfermer dans un modeste silence.

Pendant ce temps, l’horizon avait plusieurs fois changé de couleur: à la clarté brillante dont l’œil était ébloui avait succédé une lumière plus foncée et plus égale, et à mesure que le soleil perdait de son éclat, les proportions de l’étrange apparition devinrent moins gigantesques, et finirent par se dessiner d’une manière distincte. Honteux de son hésitation, maintenant que la vérité n’était plus douteuse, le chef de la caravane se remit en marche, prenant toutefois la précaution, en gravissant le tertre, de dégager sa carabine de la bandoulière, et de la tenir de manière à pouvoir s’en servir au besoin.

Rien ne justifiait un tel excès de vigilance. Depuis le moment où il avait trahi sa présence d’abord inexplicable, et pour ainsi dire entre le ciel et la terre, l’étranger n’avait pas bougé de place ni donné le moindre signe d’hostilité : eût-il même nourri de mauvais desseins, il semblait, à le voir tel qu’il était, bien peu en état de les mettre à exécution.

Comment un corps éprouvé par les rigueurs de plus de quatre-vingts hivers aurait-il pu effrayer un homme aussi robuste que l’émigrant? Malgré le poids des ans et son apparente décrépitude, il y avait dans cet être solitaire quelque chose qui disait que le temps, et non la maladie, avait pesé trop lourdement sur lui. L’âge l’avait desséché sans le flétrir: ses muscles relâchés, indices d’une vigueur qui avait dû être grande, projetaient des saillies encore visibles, et toute sa personne décelait un air de vitalité, qui, à part la fragilité trop réelle de la nature humaine, aurait pu défier le temps de pousser plus loin ses ravages. Ses vêtements se composaient surtout de peaux avec le poil tourné en dehors; une carnassière et une corne à poudre étaient suspendues à ses épaules, et il s’appuyait sur une carabine d’une longueur extraordinaire, mais qui, ainsi que son maître, portait les traces d’un long et pénible service.

Quand la troupe des nouveaux venus fut arrivée à portée de la voix, un sourd grondement se fit entendre aux pieds du vieillard, et l’on vit se dresser lentement un chien de chasse de grande taille, maigre et édenté, qui, après s’être secoué, montra quelque velléité de barrer la route aux voyageurs.

«A bas! Hector, à bas!» lui dit son maître d’une voix profonde que la vieillesse avait rendue tant soit peu chevrotante. «Qu’as-tu à démêler, mon garçon, avec des gens qui vont tranquillement à leurs affaires?»

Le chef des émigrants prit la parole.

«Etranger,» dit-il, «si vous connaissez bien le pays, pourriez-vous indiquer à un voyageur où il trouvera ce qu’il lui faut pour passer la nuit?

— La terre est-elle donc remplie de l’autre côté de la Grande Rivière? » demanda le vieillard d’un ton solennel et sans paraître s’inquiéter de la question qu’on lui avait faite. «Autrement, pourquoi suis-je témoin d’un spectacle que je croyais ne plus revoir?

— De la terre? Si vraiment, il en reste, pour quiconque a le gousset plein et l’humeur accommodante; mais, à mon gré, il y a déjà trop de monde. A combien estimez-vous à peu près la distance d’ici au point le plus rapproché du fleuve?

— Un cerf au lancer ne pourrait rafraîchir ses flancs dans les eaux du Mississipi sans parcourir au moins deux cents lieues.

— Et quel nom donnez-vous à ce pays-ci?

— Quel nom,» reprit l’autre en montrant le ciel par un geste expressif, «quel nom donneriez-vous à l’endroit où vous voyez là-haut ce nuage?»

L’émigrant le regarda de l’air d’un homme qui ne comprend pas et qui soupçonne ce qu’on lui dit d’être une raillerie déguisée; pourtant il se contenta de répondre:

«Vous êtes probablement un nouveau débarqué comme moi; sans quoi vous ne refuseriez pas d’aider un voyageur de vos conseils, présent peu coûteux puisqu’il ne consiste qu’en paroles.

— Un présent? Non, c’est une dette que les anciens doivent acquitter envers les jeunes. Que désirez-vous savoir?

— Où je puis établir mon camp cette nuit. Quant à la nourriture et au coucher, je ne suis pas difficile; mais, lorsqu’on a trimé sur les chemins comme moi, l’on connaît le prix de l’eau fraîche et d’une bonne pâture pour les bestiaux.

— Venez donc avec moi, et vous aurez l’une et l’autre; c’est à peu près tout ce que je puis offrir dans cette aride Prairie.»

A ces mots, le vieillard rejeta sur l’épaule sa lourde carabine avec une aisance assez remarquable pour son âge, et, sans plus de paroles, il descendit dans la vallée voisine.