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James Fenimore Cooper

La prairie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315825

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV.


LA PRAIRIE

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Berger, donne-t-on quelque part l’hospitalité dans ce désert? Que ce soit pour de l’argent ou par amitié, conduis-nous-y, de grâce; nous mourons de faim et de lassitude.

SHAKESPEARE, Comme il vous plaira.

ON a beaucoup parlé et écrit dans le temps sur la question de savoir s’il était politique d’ajouter les vastes régions de la Louisiane aux territoires. déjà immenses et à demi peuplés des États-Unis. Néanmoins, quand la chaleur de la discussion se fut calmée, et que les considérations personnelles eurent fait place à des vues plus libérales, on convint en général de la sagesse de cette mesure. Elle plaçait entièrement sous notre contrôle les innombrables tribus de sauvages dispersées le long de nos frontières de l’ouest; elle conciliait des intérêts opposés, calmait des défiances nationales, ouvrait mille voies faciles au commerce de l’intérieur ainsi qu’à la navigation de l’océan Pacifique.

Quoique la cession eût été faite en 1803, le printemps de l’année suivante s’écoula avant que la prudence officielle de l’Espagnol qui administrait la province au nom de son maître d’Europe voulût permettre la prise de possession. A peine les formalités du transfert accomplies, et le nouveau gouvernement reconnu, des essaims de cette population inquiète qui s’agite sans cesse aux extrémités de la société américaine s’enfoncèrent dans les bois qui bordaient la rive droite du Mississipi, avec la même intrépidité insouciante qui avait soutenu une foule d’émigrants dans leur pénible marche depuis les États de l’Atlantique jusqu’à la rive orientale du Père des fleuves.

En se livrant à ces expéditions aventureuses, les hommes sont d’ordinaire entraînés par la force d’habitudes antérieures ou par la déception de secrètes espérances. Quelques-uns, — ce fut le petit nombre, — avides d’une subite opulence, se mirent à chercher les mines d’une contrée encore vierge; la plupart allèrent s’établir sur le bord des grands cours d’eau, se contentant des riches produits dont un sol fécondé par un tel voisinage ne manque jamais de récompenser même la plus faible industrie. C’est ainsi qu’on vit des agglomérations croître avec une rapidité qui tenait de la magie; et beaucoup de témoins de l’acquisition de cet empire inhabité ont pu assister à sa transformation en un État populeux et indépendant, bientôt admis dans le sein de la confédération nationale sur le pied de l’égalité politique (A).

Les incidents et les scènes qui se rapportent à la présente histoire se sont passés à l’origine même des entreprises qui ont amené en quelques années des résultats si magnifiques.

La moisson de la première année de notre entrée en possession était faite depuis longtemps, et le feuillage flétri des arbres assez rares commençait à revêtir la livrée de l’automne, lorsqu’une file de chariots sortit du lit desséché d’un ruisseau, et continua sa marche à travers la surface ondulée de ce que, dans le langage du pays, on nomme une prairie ondoyante (rolling prairie). Les chariots chargés de meubles, d’ustensiles domestiques et d’instruments de labourage, le petit troupeau éparpillé de moutons et de gros bétail qui fermait la marche, l’aspect rustique et l’air insouciant des gens robustes qui suivaient nonchalamment le pas lourd des attelages, tout annonçait une troupe d’émigrants allant à la recherche de l’Eldorado de leurs rêves.

Contrairement à la pratique habituelle des gens de leur classe, ils avaient quitté les vallées fertiles de la basse Louisiane pour se frayer un chemin par des moyens connus seulement d’aventuriers de cette espèce, à travers ravines et torrents, marécages profonds et solitudes arides, bien au delà des limites ordinaires des habitations civilisées. Devant eux se déroulaient ces vastes plaines qui s’étendent avec une désolante monotonie jusqu’à la base des montagnes Rocheuses, et à de longues journées de marche en arrière bouillonnaient les eaux rapides et fangeuses de la Platte.

La présence d’un tel attirail dans ces lieux nus et solitaires était d’autant plus remarquable que la région d’alentour n’offrait presque rien qui pût tenter la cupidité d’un spéculateur, et encore moins, s’il est possible, flatter les espérances de quiconque aurait voulu former un établissement en ce pays nouveau.

L’herbe maigre de la Prairie ne promettait pas grand parti à tirer du sol dur et ingrat sur lequel les chariots roulaient aussi légèrement que sur une route battue; les roues et les animaux laissaient seulement des traces de leur passage sur cette herbe flétrie; si le bétail la broutait de temps à autre, il la rejetait aussitôt, comme un aliment trop amer pour que la faim même pût le rendre supportable.

Quelle que fût la destination de ces aventuriers, ou la cause secrète de leur confiance apparente dans un semblable désert, l’attitude d’aucun d’eux n’annonçait l’inquiétude ou le malaise. En y comprenant les femmes et les enfants, la caravane se composait de plus de vingt personnes.

A la tête, et un peu en avant, marchait l’individu qui, par son maintien et la place qu’il occupait, paraissait être le chef. De haute taille, brûlé du soleil, il était sur le retour de l’âge; sa figure épaisse, inerte, rebelle à toute émotion, ne trahissait rien moins que le regret du passé ou le souci de l’avenir. Avec des membres flasques et comme détendus, il était doué d’une vigueur peu commune. Ainsi, le moindre obstacle venait-il entraver sa marche alourdie, on voyait cet homme, énervé d’apparence et si lent à traîner son grand corps, déployer une portion de cette énergie recelée dans son organisation, comme la force pesante mais terrible de l’éléphant. Quant à ses traits, larges, empâtés, insignifiants par le bas, ils étaient déprimés dans le haut, fuyants et marqués au sceau des vils instincts.

L’habillement du personnage tenait le milieu entre l’accoutrement grossier d’un laboureur et les vêtements de cuir que la mode et l’expérience avaient en quelque sorte rendus nécessaires à un émigrant. Toutefois il avait enjolivé à profusion ce bizarre équipage d’ornements du plus mauvais goût. Au lieu du ceinturon ordinaire de peau de daim, il portait autour des reins une écharpe de soie fanée aux couleurs criardes; le manche de son couteau, en corne de cerf, était surchargé de plaques d’argent, et la fourrure d’ours de son bonnet, nuancée avec une rare finesse; à sa jaquette sale et usée on avait cousu de brillantes piastres du Mexique en guise de boutons, et le même métal garnissait la monture de sa carabine, en bois d’un magnifique acajou; enfin les breloques de trois montres d’occasion pendillaient hors de ses poches de devant.

Indépendamment du fusil qu’il portait en bandoulière, ainsi qu’un havresac et une poire à poudre, il avait encore une hache en bon état négligemment jetée sur l’épaule; et, malgré la charge de cet attirail, il semblait se mouvoir avec autant d’aisance que si nul fardeau n’eût pesé sur lui et nul obstacle embarrassé sa marche.

A quelques pas derrière lui venait un groupe de jeunes gens, vêtus et équipés à peu près de même, et ayant entre eux, comme avec leur chef, assez de ressemblance pour qu’on les reconnût pour des enfants d’une seule famille. Bien que le plus jeune eût à peine dépassé cette époque de la vie que la loi, dans sa subtile sagesse, a qualifiée d’âge de discrétion, il se montrait digne de ses ascendants par la façon hardie dont il s’était poussé à leur taille. Pour ceux qui avaient une conformation tant soit peu différente, nous les décrirons en temps et lieu au cours régulier de cette histoire.

Il n’y avait que deux femmes dans la caravane, quoiqu’on vît sortir de temps en temps du premier chariot plusieurs frimousses, aux boucles blondes, au teint hâlé, aux yeux vifs et pétillants de. curiosité. L’une, jaune, sèche et toute ridée, était la mère; l’autre, fillette de dix-huit ans, remuante et légère, semblait appartenir, d’après ses manières et son habillement, à une classe de la société élevée de plusieurs degrés au-dessus de celle de ses compagnons. Le second chariot était couvert d’une toile attachée avec un soin scrupuleux, et ce qu’il contenait, sévèrement dissimulé aux regards.

Sur les véhicules qui venaient encore à la file on avait entassé pêle-mêle meubles, outils et effets, tels qu’on peut en supposer à des gens prêts à tout moment à changer de demeure, sans égard aux saisons ou à la distance.

Peut-être n’y avait-il dans cet équipage ou dans l’aspect de ses propriétaires rien qui le distinguât de ce qu’on rencontre journellement sur les routes d’un pays mobile et changeant comme le nôtre; mais la solitude et l’étrangeté des sites que traversait la colonie ambulante lui imprimaient à un rare degré un caractère aventureux et sauvage.

Dans les dépressions du sol qui, suivant un développement régulier, revenaient à chaque demi-lieue sur leur route, la vue était bornée à droite et à gauche par les éminences presque insensibles qui donnent à cette espèce de prairie le nom dont nous avons parlé, tandis qu’ailleurs la perspective monotone se prolongeait dans un espace long, étroit, stérile, que relevait à peine un misérable déploiement de végétation commune, bien qu’assez fournie.


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