Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux bruns, petits et perçants.
Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi qu'on en portait avant la révolution.
Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.
Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions pour ces redoutables entrevues.
Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le maître d'hôtel de ma tante, appelé Servien.
Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé Félix, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.
Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais en tremblant du lit de ma tante.
Ma terreur n'était pas sans cause, car Félix, petit chien-loup blanc, à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.
Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande, ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant un coup d'œil irrité: – Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec vous.
Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait toujours avec une réprimande ou un sarcasme.
Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une puissante influence.
Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.
Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se détachant sur un encadrement de velours noir.
Cette pieta n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma tante aller à la messe.
Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de vitraux coloriés. Il y avait surtout une Décollation de saint Jean-Baptiste qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves enfantins.
Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de verre le père et l'arrière-grand-père de Félix supérieurement empaillés.
L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi que leur rejeton.
Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui me montraient toujours leurs dents.
Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche qui ceignait son front et ses joues.
Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.
Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges d'une manière effrayante.
Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.
Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.
Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.
J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque matin.
Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera juger du caractère de ma tante.
Un jour on m'amena auprès d'elle.
Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus méchante… Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.
Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.
Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:
– Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.
Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les mains et s'écria:
– Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.
– Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus.. Finissons… des ciseaux.
– Ah! mademoiselle! – s'écria Blondeau les larmes aux yeux, – je vous en supplie, ne faites pas cela… Que mademoiselle me permette de lui dire… ce serait presque une impiété… un sacrilége.
– Qu'est-ce que c'est?.. qu'est-ce que c'est? – demanda ma tante de sa voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.
– Oui, mademoiselle, – répondit ma gouvernante d'une voix émue, – madame la marquise… m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même… Pauvre madame… Elle les avait si beaux!.. C'est pour cela qu'elle m'a fait cette recommandation avant… avant de mourir… – dit l'excellente femme, et elle se mit à fondre en larmes.
– Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma belle-sœur n'a jamais dit une telle sottise… Des ciseaux, et finissons.
Ma tante dit ces mots: Ma belle-sœur, avec un accent d'ironie si amère, que plus tard j'avais toujours le cœur serré quand je lui entendais prononcer ces paroles.
Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.
D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne, afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.
La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.
– Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux, – au nom du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!
– Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?
– Mais, mon Dieu!.. mon Dieu!.. Mademoiselle!
Sans lui répondre, ma tante sonna.
Servien parut.
– Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.
– Oui, mademoiselle, – dit Servien.
Il sortit.
– Mademoiselle, – s'écria ma gouvernante avec énergie, – je ne suis qu'une pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.
Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma tante.
Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la joue.
– Ah! la méchante bête! – s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.
Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante s'enfoncer dans mon épaule nue.
– Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse! – dit-elle à Blondeau. Puis, voyant Servien entrer:
– Mettez cette insolente à la porte, – ajouta-t-elle, – et venez tenir cette petite, que je lui coupe les cheveux.
– Mademoiselle, pardon! pardon!.. j'ai eu tort, je me suis oubliée; mais ayez pitié de Mathilde!.. Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés… c'est sacré cela!
– Un mot de plus, et je vous chasse… entendez-vous? – lui dit ma tante.
Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me quitter; elle se résigna au sacrifice.
Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais pour moi elle était horrible.
Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer… Je poussai des cris perçants.
– Prenez-la donc dans vos bras! – dit ma tante à cet homme, – et tenez-la bien; en se débattant elle se ferait blesser.
Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout sentiment.
Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses grosses mains.
Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou; j'entendis le grincement des ciseaux… et je sentis mes cheveux tomber tout autour de moi.
L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:
– Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de chœur… Allons… allons… Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne les balayer, ces beaux cheveux!
Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les garder.
Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.
Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de rire de nouveau:
– Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!
Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau, celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.
J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de mon front.
J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:
– Que cette petite est laide ainsi!
Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à rire aux éclats.
Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard, hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.
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