Читать бесплатно книгу «Mathilde» Эжена Сю полностью онлайн — MyBook

– C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches… Quand j'étais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau… Et quel tableau!.. Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste… Maintenant, donnant… donnant, je les paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise… Au moins ainsi je ne suis plus volé.

Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:

– Ah! monsieur… vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas!.. et vous trouvez des artistes?

– Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!.. Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.

– Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que M. le duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?

– Non, je ne me le rappelle pas du moins, – me dit M. de Lancry.

– Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça m'intéressera, – dit M. de Lugarto.

– Voici, mon ami, – répondis-je en m'adressant à Gontran, – ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer… – Je regardai M. Lugarto; il rougit de dépit; – je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties:

– «Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une grâce à vous demander.

– «Monseigneur, je suis à vos ordres.

– «Eh bien! – dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme s'il eût demandé une faveur, – eh bien!.. je voudrais que vous missiez de votre main, au bas de ces tableaux: donné par Greuse à son ami M. le duc de Penthièvre. – La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un grand peintre!..»

– Avouez, – dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété, – avouez qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du prince.

– Oui, en effet… c'est charmant, – dit M. de Lancry avec embarras en me faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.

Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.

– N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?

Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.

J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de haine, regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du plomb.

M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une imperturbable assurance:

– Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai promises à votre femme.

– Mon cher Lugarto, je vous en prie…

– Allons… vous faites des façons?.. entre amis, pour un malheureux tableau… Qu'est-ce que cela?

– Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.

– Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club, n'est-ce pas?

– Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.

– Si… si… je vous verrai… j'en suis sûr… Vous savez pourquoi.

– Ah! oui… j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.

– Sans rancune, – me dit M. Lugarto en me tendant la main.

Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.

Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut très-froid.

– Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre femme me déchire la guerre, – dit M. Lugarto à M. de Lancry. – Eh bien! elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de ses préventions… Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vous préviens.

– Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse, – lui dit Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.

– Mon Dieu! madame, – s'écria-t-il en fermant la porte avec violence, – je ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble, ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!.. Malgré son air riant, il est parti furieux… je le connais bien… il est furieux, vous dis-je.

– Comment, mon ami, vous le défendez!.. C'est vous… vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant?

– Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car, je vous le répète, il est très-irrité.

– Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?

– Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami… un ami intime que j'aime, auquel je suis sincèrement attaché… Vous m'entendez, madame?

– Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?.. Je voudrais vous croire, et je ne puis… Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos sentiments et la grossièreté de M. Lugarto… Et puis, enfin, je ne sais… mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour lui… vos traits se contractent… votre parole est amère… et l'on dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria, les lèvres tremblantes de colère:

– Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?

Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à Gontran:

– Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; seulement je ne puis comprendre…

– Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.

– Ne vous fâchez pas, Gontran… je vous obéirai; seulement laissez-moi vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié… Encore une fois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse… Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour… Pardonnez-moi donc, mon ami… l'hésitation que j'ai montrée. Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté:

– C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence… Mais, une fois pour toutes, croyez… oh! croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur… je n'ose dire au mien.

– Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle suffira toujours à me décider.

On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.

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