Читать бесплатно книгу «Les mystères du peuple, Tome I» Эжена Сю полностью онлайн — MyBook

– Il y a, monsieur, – poursuivit le marchant en se grattant toujours l'oreille, – il y a que j'ai comme une idée… pardon de la liberté grande…

– Parbleu, à votre aise. Pourquoi donc n'auriez-vous pas d'idées… tout comme un autre?

– C'est vrai, monsieur; parfois les petits tout comme les grands n'en chevissent point… d'idées.

– N'en chevissent point… quel est ce diable de mot-là?

– Un honnête vieux mot, monsieur, qui veut dire manquer; Molière l'emploie souvent.

– Comment, Molière? – dit le comte surpris; – vous lisez Molière, mon cher? En effet, je remarquais tout à l'heure, à part moi, que vous vous serviez souvent du vieux langage.

– Je m'en vas vous dire pourquoi cela, monsieur: quand j'ai vu que vous me parliez environ comme don Juan parle à monsieur Dimanche, ou Dorante à monsieur Jourdain…

– Qu'est-ce à dire? – s'écria M. de Plouernel de plus en plus surpris, et commençant à se douter que le marchand n'était pas si simple qu'il paraissait, – que signifie cela?

– …Alors, moi, – poursuivit M. Lebrenn avec sa bonhomie narquoise – alors, moi, afin de correspondre à l'honneur que vous me faisiez, monsieur, j'ai pris à mon tour le langage de monsieur Dimanche ou de monsieur Jourdain… pardon de la liberté grande… Mais, pour revenir à mon idée… m'est avis, selon mon petit jugement, monsieur, m'est avis que vous ne seriez pas fâché de prendre ma fille pour maîtresse…

– Comment! – s'écria le comte tout à fait décontenancé par cette brusque apostrophe; – je ne sais pas… je ne comprends pas ce que vous voulez dire…

– Voire! monsieur… je ne suis qu'un bonhomme… je vous parle ainsi selon mon petit jugement.

– Votre petit jugement!.. votre petit jugement!.. mais il vous sert fort mal, monsieur; car, d'honneur, vous êtes fou; votre idée n'a pas le sens commun.

– Vraiment? ah bien, tant mieux!.. Je m'étais dit, suivez bien, s'il vous plaît, mon petit raisonnement… je m'étais dit: Je suis un bon bourgeois de la rue Saint-Denis, je vends de la toile, j'ai une jolie fille; un jeune seigneur… (car il paraît que nous revenons au temps des jeunes seigneurs) un jeune seigneur a vu ma fille, il en a envie; il me fait une grosse commande, il ajoute des offres de service, et, sous ce prétexte…

– Monsieur Lebrenn… je ne souffre pas certaines plaisanteries de certaines gens…

– D'accord… mais suivez bien toujours, s'il vous plaît, mon petit raisonnement… Ce jeune seigneur, me dis-je, me propose de donner un carrousel en l'honneur des beaux yeux de ma fille, de venir souvent nous voir, à seule fin, en faisant ainsi le bon prince, de parvenir à suborner mon enfant.

– Monsieur, – s'écria le comte devenant pourpre de dépit et de colère, – de quel droit vous permettez-vous de me supposer de pareilles intentions?

– À la bonne heure, monsieur, voilà qui est parler; ce n'est point vous, n'est-ce pas, qui auriez imaginé un projet non-seulement indigne, mais énormément ridicule.

– Assez, monsieur… assez!

– Bien! bien! ce n'est point vous… c'est entendu, et j'en suis tout aise… sans cela j'aurais été, voyez-vous, forcé de vous dire humblement, révérencieusement, ainsi qu'il sied à un pauvre homme de ma sorte: Pardon de la liberté grande, mon jeune seigneur; mais, voyez-vous, l'on ne séduit plus comme cela les filles des bons bourgeois; depuis une cinquantaine d'années, ça ne se fait plus, mais plus du tout, du tout… Monsieur le duc ou monsieur le marquis appellent bien encore familièrement les bourgeois et les bourgeoises de la rue Saint-Denis cher monsieurChosecher madameChose… regardant, par vieille habitude de race, la bourgeoisie comme une espèce inférieure; mais, trédame! aller plus loin, ne serait point du tout prudent! Les bourgeois de la rue Saint-Denis n'ont plus peur, comme autrefois, des lettres de cachet et de la Bastille… et si monsieur le marquis ou monsieur le duc s'avisaient de leur manquer de respect… à eux ou à leur famille… ouais… les bourgeois de la rue Saint-Denis pourraient bien rosser… pardon de la liberté grande… je dis rosser d'importance monsieur le marquis ou monsieur le duc…

– Mordieu! monsieur! – s'écria le colonel, qui s'était contenu à peine et pâlissait de courroux, – est-ce une menace?

– Non, monsieur, – dit M. Lebrenn en quittant son accent de bonhomie narquoise pour prendre un ton digne et ferme; – non, monsieur, ce n'est pas une menace… c'est une leçon.

– Une leçon! – s'écria M. de Plouernel pâle de colère, – une leçon! à moi!..

– Monsieur!.. malgré vos préjugés de race… vous êtes homme d'honneur… jurez-moi sur l'honneur qu'en tâchant de vous introduire chez moi, qu'en me faisant des offres de service, votre intention n'était pas de séduire ma fille!.. Oui, jurez-moi cela, et je retire ce que j'ai dit.

M. de Plouernel, très-embarrassé de l'alternative qu'on lui posait, rougit, baissa les yeux, devant le regard perçant du marchand, et resta muet.

– Ah! – reprit M. Lebrenn avec amertume, – ils sont incorrigibles; ils n'ont rien oublié… rien appris… nous sommes encore pour eux les vaincus, les conquis, la race sujette…

– Monsieur!..

– Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps où, après avoir violenté mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges et pendre à la porte de votre château, ainsi que cela se faisait et que l'a fait à un de mes aïeux ce seigneur que voici…

Et du geste M. Lebrenn désigna un des portraits, à la profonde surprise de M. de Plouernel.

– Mais il vous a paru tout simple, – ajouta le marchand, – de vouloir prendre ma fille pour maîtresse… Je ne suis plus votre esclave, votre serf, votre vassal, votre main-mortable… mais, tranchant du bon prince, vous me faites asseoir par grâce, et me dites dédaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'égalité civile est déclarée; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de marier votre fille ou votre sœur à un bourgeois ou à un artisan, si grands que soient leur mérite et leur moralité… M'affirmez-vous le contraire?.. Non; vous me citerez une exception peut-être, et elle sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours à vos yeux des mésalliances… Puérilités, dites-vous; certes, puérilités… mais, quel grave symptôme que d'attacher par tradition tant d'importance à ces puérilités?.. aussi, vous et les vôtres, soyez demain tout-puissants dans l'État, et fatalement, forcément, vous voudrez, comme sous la restauration, peu à peu, rétablir vos anciens priviléges, qui de puérils deviendraient alors odieux, honteux, écrasants pour nous, comme ils l'ont été pour nos pères pendant tant de siècles.

M. de Plouernel avait été si stupéfait du changement de ton et de langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors avec une hautaine ironie:

– Et sans doute, monsieur, la moralité de la belle leçon d'histoire que vous me faites la grâce de me donner, en votre qualité de marchand de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prêtres et les nobles à la lanterne… comme aux beaux jours de 93? et marier nos filles au premier goujat venu?

– Ah! monsieur, – reprit le marchand avec une tristesse pleine de dignité, – ne parlons pas de représailles; oubliez ce que vos pères ont souffert pendant ces formidables années… j'oublierai, moi, ce que nos pères à nous ont souffert grâce aux vôtres, non pendant quelques années, mais durant quinze siècles de tortures… Mariez vos filles et vos sœurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux mésalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et comme symptôme, je le répète, ils sont graves, ils prouvent que pour vous il y a, il y aura toujours… deux races.

– Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?

– Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: la sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prêtre et l'aristocratie de naissance, tout-puissants, telles sont les conséquences forcées de cette croyance qu'il y a deux races, une supérieure, une inférieure, l'une faite pour commander, l'autre pour obéir et souffrir…

M. de Plouernel, se rappelant l'entretien qu'il venait d'avoir avec son oncle le cardinal, ne trouva rien à répondre.

– Vous me demandez la moralité de cette leçon d'histoire?.. la voici, monsieur… – reprit le marchand. – Comme je suis fort jaloux des libertés que nos pères nous ont conquises au prix de leur sang, de leur martyre… comme je ne veux plus être traité en vaincu; tant que votre parti reste dans la légalité, je vote contre lui, en ma qualité d'électeur… mais lorsque, comme en 1830, votre parti sort de la légalité, afin de nous ramener, selon son idée fixe, au gouvernement du bon plaisir et des prêtres, c'est-à-dire au gouvernement d'avant 89… je descends dans la rue… pardon de la liberté grande, et je tire des coups de fusil à votre parti.

– Et il vous en rend!

– Parfaitement bien… car j'ai eu le bras cassé en 1830 par une balle suisse… Mais voyons, monsieur, pourquoi la bataille? toujours la bataille! toujours du sang, et de brave sang… versé des deux côtés? Pourquoi toujours rêver un passé qui n'est plus, qui ne peut plus être? Vous nous avez vaincus, spoliés, dominés, exploités, torturés quinze siècles durant! n'est-ce donc point assez? Est-ce que nous pensons à notre tour vous opprimer? Non, non… mille fois non… la liberté nous a coûté trop cher à conquérir, nous en savons trop le prix, pour attenter à celle des autres. Mais, que voulez-vous? depuis 89, vos alliances avec l'étranger, la guerre civile soulevée par vous, vos continuelles tentatives contre-révolutionnaires, votre accord intime avec le parti prêtre, tout cela inquiète et afflige les gens réfléchis, irrite et exaspère les gens d'action. Encore une fois, à quoi bon? Est-ce que jamais l'humanité a rétrogradé… non, monsieur, jamais… Vous pouvez, certes, faire du mal, beaucoup de mal; mais c'est fini du droit divin et de vos priviléges… prenez-en donc votre parti… Vous épargnerez au pays, et à vous peut-être, de nouveaux désastres; car, je vous le dis, l'avenir est républicain.

La voix, l'accent de M. Lebrenn étaient si pénétrants, que M. de Plouernel fut non pas convaincu, mais touché de ces paroles; son indomptable fierté de race luttait contre son désir d'avouer au marchand qu'il le reconnaissait au moins pour un généreux adversaire.

À ce moment, la porte fut brusquement ouverte par un capitaine adjudant-major, du régiment du comte, qui lui dit d'une voix hâtée en faisant le salut militaire:

– Pardon, mon colonel, d'être entré sans me faire annoncer; mais l'on vient d'envoyer l'ordre de faire à l'instant monter le régiment à cheval, et de rester en bataille dans la cour du quartier; on craint du bruit pour ce soir…

M. Lebrenn se disposait à quitter le salon, lorsque M. de Plouernel lui dit:

– Allons, monsieur, du train dont vont les choses, et d'après vos opinions républicaines, il se peut que j'aie l'honneur de vous trouver demain sur une barricade.

– Je ne sais ce qui doit arriver, monsieur, – répondit le marchand; – mais je ne crains ni ne désire une pareille rencontre.

Puis il ajouta en souriant:

– Je crois, monsieur, qu'il sera bon de surseoir à la fourniture en question?

– Je le crois aussi, monsieur, – dit le colonel en faisant un salut contraint à M. Lebrenn, qui sortit…

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