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– Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés. Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: « Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu sans doute les avait inspirés.»

De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents. Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part des femmes et des enfants pour deux jours.

Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir, quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle, il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais, d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les généalogies des Dieux.

Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante. Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés dans un pli de sa tunique.

Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.

Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:

– Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi, vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille, dis-moi de bonnes paroles.

Et la jeune fille répondit:

– Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons. Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.

Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans peine la maison du riche Mégès.

L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé, dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y ajoutait des mensonges.

Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue à son côté, le riche Mégès lui dit:

– Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?

Le Vieillard répondit:

– Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé, l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je sais encore six fois soixante chansons très belles.

De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il n'en connaissait pas le nombre.

Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:

– Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers, dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.

Le Vieillard fit une bonne réponse:

– Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que tes bouviers mènent paître dans la montagne.

Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:

– Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons. Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai? Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.

Et le chanteur répondit:

– Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne mêlerai point de mensonges aux antiques récits.

Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi, quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.

Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au foyer et lui dit:

– Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.

Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité, et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer stérile.

Le Vieillard répondit:

– Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs. Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.

Oineus répondit:

– J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de son fils.

Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.

– Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.

Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si beau festin.

Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses, afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie. Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux. Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en voulurent.

Oineus, les admirant, dit à son hôte:

– Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de bouviers.

Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:

– Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.

En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:

– Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.

Et Peiros irrité répondit à Thoas:

– Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.

Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant rétabli, Mégès dit au Vieillard:

– Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.

Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la salle les grands éclats de sa voix.

Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses tendons et ses nerfs affaiblis.

Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.

– Chien! cria Thoas.

Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé, heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les injures et les coups.

Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.

Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.

Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude et un âcre dégoût des hommes et de la vie.

Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce, un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps, manquât sous ses pas.

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