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Samuel White Baker

L'enfant du naufrage


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307769

Table des matières

PRÉFACE

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.


PRÉFACE

Table des matières

Depuis la publication de l’Albert N’yanza et des Tributaires du Nil en Abyssinie, j’ai reçu des lettres nombreuses de jeunes gens qui me sont connus seulement par leur correspondance. Encore sous l’impression des livres où je racontais toutes les difficultés de mes courses en Afrique, ils m’ont écrit pour m’exprimer leur juvénile admiration.

Comme preuve du prix que j’attache à ces témoignages d’un intérêt enthousiaste, je dédie aujourd’hui à la jeunesse de huit à quatre-vingts ans un récit où la fiction se combine avec des faits réels. Peut-être ces aventures feront-elles passer agréablement quelque longue soirée d’hiver. J’ai fait tous mes efforts pour rester dans les limites de la vraisemblance; mais, je le confesse ici, et j’en demande pardon, j’ai pris avec l’astronomie une liberté un peu grande, car on trouvera dans cette histoire une éclipse de soleil qui ne se rencontre pas dans l’almanach.

S. W. BAKER.

CHAPITRE I.

Table des matières

Le naufrage.

Sur la terrible côte de Cornouailles, au milieu de cette falaise inhospitalière contre laquelle l’Atlantique vient briser ses flots furieux, on voyait, à la fin du siècle dernier, un petit hameau formé de deux ou trois groupes de huttes presque toutes construites avec des barques hors de service et simplement sciées par le milieu. La quille, recouverte d’une couche épaisse de goudron, abritait maintenant ceux qu’elle avait portés sur les eaux pendant leur vie aventureuse de pêcheurs et de contrebandiers.

L’emplacement était admirablement choisi: une fissura profonde s’ouvrait dans le mur à pic qui se dressait à plus de cent mètres au-dessus des flots, et par cet étroit passage, large de quelque cent cinquante pieds, on pénétrait dans une crique de très-petite dimension, le diamètre du fer à cheval ne dépassant pas deux cents mètres.

Cette petite baie, entourée de roches abruptes, formait un amphithéâtre caché au reste du monde, et son existence ne se révélait au voyageur que sur le bord même du précipice; le paisible bassin sommeillait à ses pieds, et, par la brèche taillée dans la falaise, son regard contemplait le vaste horizon de la mer. Le reflux découvrait les sables sur une grande étendue; mais, à l’heure de la pleine eau, le clapotis des vagues retentissait sur les cailloux de la berge où étaient rangées les barques du petit port, tandis que les filets et les divers engins pour la pêche des crabes et des homards séchaient étalés sur les pierres.

De tous côtés la grève était jonchée de nombreuses épaves, lugubres débris que le flot apportait dans la baie: douves et cercles de tonneaux, éclats de planches et restes de bordages attestaient que plus d’un bon navire était venu se perdre avec sa cargaison contre la ceinture de fer de Cornouailles. Bien peu de personnes échappaient au naufrage pour en raconter l’histoire. Sur une longueur de plusieurs lieues, aucun autre port que l’Anse aux Sables ne s’ouvre dans la redoutable falaise. Certaines portions de l’immense muraille, plus exposées que les autres à l’action des flots, avaient croulé dans la mer, et par le beau temps, et à marée basse, ces roches glissantes, couvertes d’une longue chevelure d’algues et de varechs, offraient un dernier et périlleux refuge au nageur que sa lutte avec la tempête jetait sur ce cruel rivage. Mais de sourdes rumeurs accusaient les mariniers d’être encore plus barbares que leur inhospitalière demeure; on se disait tout bas qu’à la pêche et à la contrebande ils ajoutaient encore la sinistre profession de naufrageurs.

Le village de l’Anse aux Sables se composait d’une vingtaine de huttes, semées çà et là, au hasard de la convenance de leurs propriétaires: la plupart de ces cabanes, placées à vingt ou vingt-cinq mètres du niveau de la haute mer, sur les plateaux étroits formés par les éboulis de la falaise, s’appuyaient contre le roc puissant dont la cime se dressait à bien des centaines de pieds au-dessus de leur toit. Devant la porte, un petit jardinet clôturé de débris de bordages témoignait presque toujours des soins et du goût de la famille, et les brillantes fleurs qui s’épanouissaient dans ce coin chaud et abrité, contrastaient singulièrement avec la teinte noire du vieux bateau devenu maisonnette.

Autour de chaque cabane, des bâtons fourchus plantés en terre et blanchis par un long usage soutenaient des lignes de chanvre d’où flottaient au vent les vareuses bleu foncé, les chemises de laine, les bas gris des pêcheurs, entremêlés avec les cottes des femmes et les jupons bleus s’arrondissant à la brise.

Toutes ces demeures se dissimulaient si bien sous l’abri de la falaise, qu’une pierre jetée d’en haut pouvait tomber d’aplomb sur leurs toits; le village n’avait avec le reste du pays d’autres voies de communication que les petits sentiers serpentant en zigzag sur la roche escarpée. Une seule habitation, située à quelque distance, ne paraissait pas chercher l’ombre et montrait au voyageur que la côte n’était pas absolument déserte: à soixante mètres environ du niveau de la baie, sur une terrasse naturelle qu’on ne pouvait atteindre que d’en bas, et par un étroit chemin taillé dans le roc vif, s’élevait une jolie maisonnette construite en poutrelles goudronnées, arrachées à quelque vieux navire, et dont les interstices étaient remplis d’argile soigneusement passée au lait de chaux; elle s’adossait à la haute falaise de marbre rouge qui la dominait encore de plus de trente mètres; la verveine de Louisiane en tapissait les murs, et d’épais buissons de myrte embaumaient le jardin.

De ce poste avancé, le regard, franchissant le goulet de la baie, se perdait sur l’immensité sans bornes de l’Océan ou revenait plonger bien au-dessous du mur de l’enclos, sur le petit port et ses bateaux amarrés au rivage. Au milieu de ces embarcations, on distinguait du premier coup d’œil la Jeune-Marie, joli lougre tout neuf d’environ quarante tonneaux.

C’était le 19 août 1791: une lourde et chaude soirée succédait à la plus accablante des journées d’été, un silence de mort régnait sur les eaux, et une brume jaunâtre assombrit l’horizon au moment où le soleil disparut derrière les vagues; de longues et minces stries de nuages pommelés, nuancées encore de pourpre par ses derniers rayons, prirent soudain des teintes d’un noir livide. Les hirondelles rasaient le sol et les mouettes poussaient des cris sauvages en suivant les marsouins qui chassaient le maquereau à l’entrée de la baie. Il ne pleuvait plus depuis bien des semaines, et une température torride avait desséché le pays.

La nuit allait commencer, la mer et l’atmosphère se confondaient tellement dans ce morne crépuscule qu’on ne pouvait rien distinguer sur les flots; un calme effrayant s’étendait sur ces ténèbres croissantes.

Une très-vieille femme, aux allures masculines, essayait pourtant de pénétrer de son regard la. brume mystérieuse qui cachait l’horizon. Accroupie sur la muraille basse qui dominait la mer, elle se dodelinait à cette vertigineuse hauteur, son menton pointu et semé de poils blancs appuyé sur ses genoux, pendant que, pour assurer sa position, ses mains longues et nerveuses se rejoignaient autour de ses chevilles. Sans bas ni souliers, elle portait un jupon de serge bleue tout en loques, et une grande vareuse de même étoffe; un vieux surouâ, bonnet de marin en peau huilée, couvrait sa tête et descendait sur ses maigres épaules, laissant échapper des mèches de cheveux gris que le peigne ne connaissait plus depuis bien des années; sa figure, brunie par la vieillesse, le hâle et la bise, était décrépite, cadavéreuse et n’avait plus rien de féminin; un nez osseux, long, mince et recourbé descendait jusqu’à ses lèvres serrées; il eût été difficile de dire son âge qui paraissait flotter entre soixante-quinze et quatre-vingt-dix ans. Dans le silence du soir, elle fixait un regard intense sur les flots sombres, en murmurant a voix basse: «Sud-ouest! sud-ouest! La bonne chance vient du sud-ouest. Ha! ha! ha! Voici la tourmente!»

L’obscurité croissait toujours; la noire silhouette de la vieille sorcière disparaissait dans les ténèbres; sa pré sence ne se révélait plus que par un gloussement joyeux à chaque bouffée du vent, qui se levait par intervalles, quoique l’air fût encore calme comme la tombe.

Une lumière brilla derrière la vitre de la maisonnette à une vingtaine de pas du mur.

L’intérieur de cette demeure offrait un singulier mélange de soin et de désordre. Les filets de pêche étaient suspendus au plafond; des morceaux de liége et des plombs de rechange, enfilés sur des cordes minces, retombaient en festons des chevilles fichées dans les parois. En travers des soliveaux, des rames et des gaffes soutenaient des planches formant une sorte de grenier où s’empilaient confusément nombre d’engins de pêche ou d’objets de ménage; une couche de fin sable blanc recouvrait le pavé de briques, et des géraniums plantés dans des vases vernissés en rouge égayaient les fenêtres en treillis. Une grande horloge de bois, au-dessus de laquelle le roi Georges s’étalait dans son cadre noir, occupait la première place sur la cheminée, garnie en outre d’une jolie collection de coquillages et surmontée d’un grand sabre et d’une demi-douzaine de mousquets. Plusieurs portraits de navire décoraient les murailles; un seul d’entre eux, flanqué de pistolets d’abordage, avait les honneurs d’une resplendissante monture de cuivre: c’était un lougre toutes voiles dehors et filant vent arrière; on y lisait en lettres dorées: «La Jeune-Marie, quarante tonneaux.»

L’habitation se composait d’une salle à manger d’une chambre à coucher et d’une petite arrière-cuisine dont la falaise formait le mur d’appui. La pendule vint à sonner.

«Est-ce neuf ou dix heures? demanda une voix mâle et fortement accentuée, sortant de la pièce voisine.

— Je n’avais guère le cœur à compter, répondit une femme; mais je le vois, il est dix heures.»

Un instant après, un homme jeune encore, type magnifique du marin anglais, entrait dans la chambre et s’approchait de la table où était assise celle qui venait de parler.

«Ne sois donc pas si triste, ma bonne Marie, dit-il d’une voix rude quoique sympathique; c’est un malheur, mais qu’y pouvons-nous faire? Tes sanglots ne le rappelleront pas à la vie! Il faut se résigner et attendre de meilleurs jours. Pauvre enfant! bien des nuits de tempête lui seront épargnées!»

Loin de consoler la pauvre femme, ces paroles causèrent une nouvelle explosion de larmes; elle ensevelit sa figure dans ses mains, et, le front appuyé contre une vieille Bible ouverte sur la table, elle s’abandonna sans réserve à sa douleur.

Fille d’un bon fermier du voisinage, mariée depuis un an à Paul Grey, dont les manières franches et la fière tournure avaient emporté le prix couru par bien d’autres amoureux plus riches ou mieux posés, Marie, avec sa taille élégante et admirablement bien prise, son teint éblouissant, ses grands yeux profonds, sa chevelure blonde, simplement tordue derrière la tête, tombant en lourdes masses au-dessous de sa ceinture, pouvait certainement passer pour une des plus jolies fleurs des beautés rustiques de son pays. Depuis le jour de ses noces, elle s’était trouvée heureuse entre toutes les femmes; et la joie indicible de la mère, pressant son premier-né sur son cœur, avait mis le comble à sa félicité. Mais la mort venait de passer dans cette demeure; elle avait emporté le petit enfant; à peine ce fils, image charmante de son père, avait-il appris à sourire, qu’il s’endormit du froid sommeil de la tombe!

«Pourquoi si vite reprendre, ô mon Dieu! ce que tu m’avais donné ?»

Et vainement la jeune mère cherchait la réponse dans sa Bible, elle ne savait que pleurer!

Paul Grey regrettait son enfant, mais sa rude vie de mer luttait victorieusement en lui contre un chagrin trop prolongé ; l’avant-veille, il avait porté lui-même le petit cercueil au cimetière, et les larmes qu’il laissa tomber dans la fosse furent les dernières qu’il versa pour son fils. «Nous aurons peut-être meilleure chance une autre fois!» répétait-il à sa femme avec la philosophie optimiste du marin.

Paul était, nous l’avons dit, d’une beauté remarquable; il avait vingt-huit ans tout au plus, mais son teint bronzé par le soleil et les tempêtes lui en aurait fait donner davantage; sa taille, bien au-dessus de la moyenne, ne paraissait cependant point trop haute, tant elle était proportionnée à la largeur herculéenne de ses épaules. A son mariage il avait employé toutes ses ressources, voire même emprunté quelque peu, pour faire construire le lougre neuf, maintenant amarré dans le port; ce petit navire était la perle de ses yeux, et, avec celle dont il portait le nom bien-aimé, il occupait la première place dans le cœur du marin. Sur toute la côte de Cornouailles, on n’eût pu trouver embarcation plus coquette ou femme plus jolie que les deux Maries de Paul Grey.

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