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Gustave Flaubert

Correspondance (1830-1850)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327774

Table des matières

SOUVENIRS INTIMES

II

III

CORRESPONDANCE DE GUSTAVE FLAUBERT

PREMIÈRE SÉRIE

(1830-1850)

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1887


SOUVENIRS INTIMES

Table des matières

Ces pages ne sont point une biographie de Gustave Flaubert; ce sont de simples souvenirs: les miens et ceux que j’ai pu recueillir.

La vie de mon oncle s’est passée tout entière dans l’intimité de la famille, entre sa mère et moi: la raconter c’est le faire connaître, aimer et estimer davantage; je crois ainsi accomplir un devoir pieux envers sa mémoire.

Avant la naissance de Gustave Flaubert, mes grands-parents avaient eu trois enfants; l’aîné, Achille, de neuf ans plus âgé, et deux autres morts petits; puis vinrent Gustave et un autre garçon qui mourut à quelques mois. Enfin ma mère, Caroline, fut la dernière.

Elle et son jeune frère s’aimaient d’une tendresse particulière. Séparés seulement par trois années, les deux petits ne se quittaient guère; à peine Gustave a-t-il appris quelque chose qu’il le répète à sa soeur; il fait d’elle son élève; un de ses grands plaisirs est de l’initier à ses premières compositions littéraires. Plus tard quand il sera à Paris, c’est à elle qu’il écrit, c’est elle qui transmettra aux parents les nouvelles quotidiennes, car cette douce communauté de pensées ne se perd pas.

Je dois la plupart des faits relatifs à l’enfance de mon oncle à ce que m’en a raconté la vieille bonne qui l’a élevé, morte trois ans après lui en1883. Aux familiarités permises avec l’enfant avaient succédé chez elle un respect et un culte pour son maître. Elle était «pleine de lui,» se rappelant ses moindres actions, ses moindres paroles. Quand elle disait: «Monsieur Gustave», elle croyait parler d’un être extraordinaire. Ceux qui l’ont connu apprécieront la part de vérité contenue dans l’admiration naïve de la vieille servante.

Gustave Flaubert avait quatre ans lorsque Julie vint à Rouen en1825au service de mes grands-parents. Elle était du village de Fleury-sur-Andelle, situé dans cette jolie vallée toute souriante qui s’étend de Pont-Saint-Pierre au gros bourg de Lyons-la-Forêt. La côte «des Deux-Amants» en protège l’entrée; çà et là des châteaux, l’un entouré d’eau avec son pont-levis, puis la superbe propriété de Radepont, les ruines d’une vieille abbaye et des bois tout autour sur les collines.

Ce pays charmant est fertile en vieilles histoires d’amour et de revenants. Julie les connaissait toutes; c’était une habile conteuse que cette simple fille du peuple douée d’un esprit naturel fin et très plaisant. Ses parents de père en fils étaient postillons, assez mauvais sujets et forts buveurs.

Gustave, tout petit, s’asseyait près d’elle des journées entières. Pour l’amuser, Julie joignait à toutes les légendes apprises au foyer le souvenir de ses lectures, car, retenue au lit pendant un an par un mal de genou, elle avait lu plus qu’une femme de sa classe.

L’enfant était d’une nature tranquille, méditative et d’une naïveté dont il conserva des traces toute sa vie. Ma grand’mère m’a raconté qu’il restait de longues heures un doigt dans sa bouche, absorbé, l’air presque bête. A six ans, un vieux domestique qu’on appelait Pierre, s’amusant de ses innocences, lui disait quand il l’importunait: «Va donc voir au fond du jardin ou à la cuisine si j’y suis.» Et l’enfant s’en allait interroger la cuisinière: «Pierre m’a dit de venir voir s’il était là.» Il ne comprenait pas qu’on voulût le tromper et devant les rires restait rêveur, entrevoyant un mystère.

Ma grand’mère avait appris à lire à son fils aîné, elle voulut en faire autant pour le second et se mit à l’œuvre. La petite Caroline à côté de Gustave apprit de suite, lui ne pouvait y parvenir, et après s’être bien efforcé de comprendre ces signes qui ne lui disaient rien, il se mettait à pleurer de grosses larmes. Il était cependant avide de connaître et son cerveau travaillait.

En face de l’Hôtel-Dieu, dans une modeste petite maison de la rue de Lecat vivaient deux vieilles gens, le père et la mère Mignot. Ils avaient une tendresse extrême pour leur petit voisin. Sans cesse le bambin, sur un signe d’intelligence, ouvrant la grande et lourde porte de l’Hôtel-Dieu, traversait en courant la rue et venait s’asseoir sur les genoux du père Mignot.

Ce n’étaient pas les friandises de la bonne femme qui le tentaient, mais les histoires du vieux. Il en savait des quantités plus jolies les unes que les autres et avec quelle patience il les racontait! Désormais Julie était remplacée. L’enfant n’était pas difficile, mais avait des préférences féroces; celles qu’il aimait il fallait les lui redire bien des fois.

Le père Mignot faisait aussi la lecture. Don Quichotte surtout passionnait mon oncle; il ne s’en lassait jamais. Il a toute sa vie gardé pour Cervantès la même admiration.

Dans les scènes suscitées par la difficulté d’apprendre à lire, le dernier argument, irréfutable selon lui, était: «A quoi bon apprendre, puisque papa Mignot lit?»

Mais l’âge d’entrer au collège arrivait; il allait avoir neuf ans, il fallait à toute force savoir, le vieil ami ne pouvait le suivre. Gustave s’y mit résolument et en quelques mois rattrapa les enfants de son âge. Il entra en huitième.

Il ne fut pas ce qu’on appelle un élève brillant. Manquant sans cesse à l’observation de quelque règlement, ne se gênant pas pour juger ses professeurs, les pensums abondaient, et les premiers prix lui échappaient, sauf en histoire, où il fut toujours le premier. En philosophie il se distingua, mais il ne comprit jamais rien aux mathématiques.

Plein d’exubérance et généreux, il avait de chauds amis qu’il amusait extrêmement par son intarissable verve et sa bonne humeur. Ses mélancolies, car il en avait déjà, se passaient dans une région de son esprit accessible à lui seul et ne se mêlaient pas encore à sa vie extérieure. Il avait une grande mémoire, n’oubliant ni les bienveillances, ni les vexations dont il avait pu être l’objet; ainsi il conservait pour son professeur d’histoire Chéruel une grande reconnaissance et haïssait certain pion qui, pendant l’étude, l’avait empêché de lire un de ses livres favoris.

Mais les années de collège furent misérables; il ne put jamais s’y habituer, ayant horreur de la discipline, de tout ce qui sentait le militarisme. L’usage d’annoncer les changements d’exercices par le roulement du tambour l’irritait, et celui de faire mettre en rang les élèves pour passer d’une classe dans une autre l’exaspérait. La contrainte dans ses mouvements était un supplice et la promenade en bande le jeudi n’était pas un plaisir, non qu’il fût faible, mais par une antipathie native pour tout ce qui lui semblait mouvement inutile; antipathie pour la marche qui dura toute sa vie. De tous les exercices du corps, seule la natation lui plaisait; il était très bon nageur.

Les jours ternes et pénibles du collège s’éclairaient par les sorties du jeudi et du dimanche; retrouver la famille aimée, la petite sœur, était une joie sans pareille.

Au dortoir, pendant la semaine, grâce à des bouts de bougie emportés en cachette, il avait lu quelque drame de Victor Hugo, et la passion du théâtre était dans tout son feu.

Dès dix ans, Gustave composa des tragédies. Ces pièces, dont il était à peine capable d’écrire les rôles, étaient jouées par lui et ses camarades. Une grande salle de billard attenant au salon leur fut abandonnée, Le billard poussé au fond servit de scène; on y montait par un escabeau de jardin. Caroline avait la surveillance des décors et des costumes. La garde-robe de la maman était dévalisée, les vieux châles faisant d’admirables péplums. Il écrivait à un de ses principaux acteurs, à Ernest Chevalier: «Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire! Tu viendras, Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman, deux domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir jouer. Nous donnerons quatre pièces que tu ne connais pas. Mais tu les auras bientôt apprises. Les billets de1re, 2e et3e sont faits. Il y aura des fauteuils. Il y a aussi des toits, des décorations; la toile est arrangée. Peut-être il y aura dix à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur, etc..

Alfred Le Poittevin, de quelques années plus âgé que Gustave, et sa sœur Laure faisaient aussi partie de ces représentations. La famille Le Poittevin était liée avec les Flaubert par les deux mères, qui s’étaient connues en pension dès l’âge de neuf ans. Alfred Le Poittevin eut sur la jeunesse de mon oncle une influence très grande en contribuant à son développement littéraire. Il était doué d’un esprit brillant, plein de verve et d’excentricité; la mort l’enleva jeune, ce fut un grand deuil. Il est parlé de lui dans la préface des «Dernières Chansons».

Quelques mots sur mes grands-parents et sur le développement moral et intellectuel de mon oncle.

Mon grand-père, dont les traits ont été esquissés dans madame Bovary, sous ceux du docteur Larivière appelé en consultation au lit d’Emma mourante, était fils d’un vétérinaire de Nogent-sur-Seine. La situation de la famille était très modeste; néanmoins, en se gênant beaucoup, on l’envoya à Paris, étudier la médecine. Il remporta le premier prix au grand concours et fut par ce succès reçu docteur sans qu’il en coûtât rien aux siens. A peine venait-il de passer ses examens qu’il fut envoyé par Dupuytren, dont il était l’interne, à Rouen près du docteur Laumonier, alors chirurgien de l’hôpital. Ce séjour ne devait être que. momentané; le temps de remettre sa santé affaiblie par trop de travail et les privations d’une vie pauvre. Au lieu de rester quelques mois, le jeune médecin y resta toute sa vie. Les appels fréquents de ses nombreux amis, l’espérance d’arriver à Paris à une haute position médicale, espérance justifiée par ses débuts, rien ne le décida à quitter son hôpital et une population à laquelle il s’était attaché profondément. Mais au début ce fut l’amour qui causa ce séjour prolongé, amour pour une jeune fille entrevue un matin, une enfant de treize ans, la filleule de Mme Laumonier, une orpheline en pension qui chaque semaine sortait chez sa marraine.

Anne-Justine-Caroline Fleuriot était née en1794à Pont-l’Évêque dans le Calvados. Par sa mère elle était alliée aux plus vieilles familles de la Basse-Normandie. «On fait grand bruit, dit dans une de ses lettres Charlotte Corday, du mariage si disproportionné entre Charlotte Cambremer de Croixmare et Jean-Baptiste-François-Prosper Fleuriot, médecin, sans réputation. A30ans, Mlle de Croixmare avait été réintégrée au couvent. Mais les obstacles finirent par être vaincus, les murs du couvent franchis et le mariage consommé. Un an après, une fille naissait et sa mère mourait en lui donnant le jour. L’enfant laissée dans les bras du père, devint pour lui un objet de culte et de tendresse. A soixante ans, ma grand’mère se souvenait encore avec émotion des baisers de son père. «Il me déshabillait lui-même chaque soir», disait-elle, «et me mettait dans mon petit lit, voulant en tout remplacer ma mère.» Ces soins paternels cessèrent bien vite. Le docteur Fleuriot se voyant mourir confia sa fille à deux anciennes maîtresses de Saint-Cyr qui tenaient à Honfleur un petit pensionnat. Ces dames promirent de la garder jusqu’à son mariage, mais elles ne tardèrent pas aussi à disparaître; alors son tuteur M. Thouret, envoya la jeune fille chez Mme Laumonier, sœur de Jacques-Guillaume Thouret, député de Rouen aux États généraux et président de cette assemblée. Elle venait d’arriver comme mon grand-père quand ils se virent; quelques mois après ils s’avouèrent leur amour et se promirent d’être l’un à l’autre.

Le ménage Laumonier, semblable à beaucoup d’autres de cette époque, tolérait sous–des dehors spirituels et gracieux, la légèreté des mœurs. La nature éminemment sérieuse de ma grand’mère et son amour la préservèrent des dangers d’un tel milieu. Mon grand-père d’ailleurs, plus clairvoyant qu’elle ne pouvait l’être, voulut qu’elle restât en pension jusqu’au moment de l’épouser. Elle avait dix-huit ans et lui vingt-sept quand ils se marièrent. Leur bourse était légère mais leur cœur s’en effraya peu. L’apport de mon grand-père se bornait à son avenir, ma grand’mère avait une petite ferme d’un revenu de4000livres.

Le ménage s’établit dans la rue du Petit-Salut, près la rue Grand-Pont, petite rue aux maisons étroites penchées l’une sur l’autre, et où le soleil ne peut envoyer ses rayons. Dans mon enfance grand’mère m’y faisait souvent passer et en regardant les fe-. nêtres elle me disait d’une voix grave, presque religieuse: «Vois-tu, là se sont passées les meilleures années de ma vie.»

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