André Laurie
Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316327
Comme toutes les grandes gares suisses, celle de Zurich — le Bahnhof — est luxueusement installée. La place qui s’étend devant la façade est ornée de la statue d’Alfred Escher, témoignage de reconnaissance envers l’homme d’État à qui l’on doit le chemin de fer du Saint-Gothard. Une avenue bordée de beaux édifices, plantée d’arbres touffus, joint cette place au lac, dont les eaux bleues frissonnent sous la brise des Alpes.
Un matin d’avril, le train de Paris-Belfort-Bâle venait d’entrer en gare; les fiacres, les omnibus d’hôtel étaient déjà rangés en bordure du trottoir de l’arrivée. Bientôt les voyageurs parurent dans le vestibule, puis partirent à droite, à gauche, ou hélèrent des véhicules à leur convenance.
«Hôtel Bellevue,» dit, au facteur chargé de ses malles. un homme dans la force de l’âge, accompagné d’un jeune garçon d’une quinzaine d’années.
Ces deux personnages prirent place dans la voiture de l’hôtel, qui, n’ayant pas d’autres voyageurs, partit presque aussitôt. Tandis qu’ils roulent dans la direction du lac, présentons au lecteur MM. Ambert père et fils; le premier, directeur de l’usine bien connue, rue Tholozé, à Montmartre; le second, élève au lycée Condorcet.
Fils de ses œuvres, sachant par sa propre expérience les difficultés qu’une instruction incomplète peut susciter devant un homme, M. Ambert, en père avisé et prévoyant, avait voulu que celle de son fils ne laissât rien à désirer. Gouvernante anglaise dès sa plus tendre enfance, professeurs d’un grand lycée, répétiteurs de tout ordre, maîtres de musique, de dessin, d’escrime et d’équitation, rien ne manquait à Jacques. Il était en troisième depuis la rentrée des classes. Ce fut alors que son père, désireux de le voir se perfectionner dans l’étude de l’allemand, qu’on apprend généralement assez mal au collège, résolut de l’envoyer passer un semestre au Gymnase de Zurich, où il pourrait pratiquer la langue de Gœthe, tout en poursuivant ses études classiques. Mieux armé pour la lutte, il viendrait ensuite reprendre sa préparation normale à l’une des grandes écoles françaises, dans la voie qu’indiqueraient ses aptitudes.
Zurich était très bien choisi. C’est l’Athènes de la Suisse. Ancienne Turicum des Romains, à qui n’avait pas échappé son importance stratégique, la ville est admirablement située au pied des collines ombreuses de l’Uetliberg, sur le lac qui porte son nom et au confluent de la Limmat et de la Sihl. Elle est, par ses voies ferrées, en relation directe avec Paris, Vienne, Berlin et l’Italie. Des cités du nord-est de la Suisse, Zurich est la plus importante. Elle a pris depuis un quart de siècle une extension considérable, grâce à son industrie et à son commerce. On y fabrique des soieries qui font à Lyon une sérieuse concurrence. Zurich possède des filatures de coton, de grands établissements de métallurgie et de mécanique d’où sortent des machines pour bateaux à vapeur qui sont expédiées en Angleterre, aux États-Unis et jusqu’au Brésil. Ajoutons que la moitié des transactions relatives aux céréales consommées en Suisse se fait à Zurich.
Cette ville si prospère, d’un si riant aspect, d’une salubrité proverbiale et dont les édifices dans ses parties neuves rappellent parfois ceux des grandes cités américaines, ne doit pas sa réputation seulement aux affaires. Comme centre intellectuel, au point de vue de l’instruction publique, elle occupe en Suisse le premier rang.
Son École Cantonale, qui est célèbre, comprend deux établissements distincts: le Gymnase classique et l’École industrielle ou professionnelle. L’Université et l’École Polytechnique fédérale y sont réunies dans un magnifique palais. Zurich possède en outre une École forestière et agricole, une riche bibliothèque, un Jardin botanique très fréquenté (ce qui n’est point pour étonner dans la patrie de Candolle), un Musée industriel, une Galerie de peinture, des collections préhistoriques, archéologiques et zoologiques, des théâtres, de belles salles de concert: en un mot tout ce qui peut concourir à la diffusion des sciences et des plaisirs élevés de l’art.
Revenons à nos deux voyageurs, maintenant installés au grand hôtel Bellevue, dans une chambre pourvue de tout le confortable moderne, où ils s’occupaient à réparer le désordre de leur toilette, après une nuit de voyage.
Les Suisses sont des hôteliers accomplis, ainsi que l’exige l’énorme population flottante qui visite leur pays, du mois de juin au mois d’octobre. Chez eux, comme partout, la fonction a créé l’organe. Le service des hôtels est généralement excellent; tout y est tarifé d’avance à un prix fixe et presque toujours raisonnable, qui ne laisse place à aucune surprise.
Deux baies largement ouvertes sur le lac versaient l’air et la lumière dans la pièce. Aussi, dès qu’il eut terminé ses ablutions et changé de vêtements, Jacques s’empressa-t-il d’ouvrir une des fenêtres, afin de jouir du panorama, dont le premier aspect lui arracha un cri d’admiration:
«Oh! que c’est beau!»
Au delà des eaux bleues du lac, sillonné par d’élégants vapeurs et des barques aux voiles blanches, s’étageaient des collines bordées d’un vert sombre, sur lesquelles se dressaient, comme les vagues solidifiées d’une mer de glace, les sommets géants du mont Pilate et du Rigi.
«Le pays est à ton goût? demanda M. Ambert en souriant.
— Je le trouve admirable et je crois que je m’y plairai.
— Nous allons, naturellement, passer la journée à faire avec la ville plus ample connaissance.
— Ce sera un véritable plaisir, et il me tarde déjà de flâner par les rues.
— Pensons d’abord au solide. Tu t’es passé ce matin de ton premier repas, dans la hâte de visiter Bâle, qui t’a, je crois, quelque peu désappointé.
— Je l’avoue. Sur sa réputation, je croyais cette ville plus belle et le Rhin plus majestueux. Quant à l’absence du chocolat matinal, je ne m’en suis même pas aperçu, fit Jacques en riant.
— N’empêche que ce régime anachorétique ne peut pas durer.»
La «saison» n’étant pas encore commencée, il y avait peu de monde dans la salle à manger de l’hôtel, point de touristes, et seulement des gens voyageant pour leurs affaires. Le menu du déjeuner n’en était pas moins varié et délicat.
Jacques, grillant d’envie de vagabonder au dehors, expédia, avec l’appétit de ses quinze ans, le savoureux poisson du lac et les côtelettes alpines.
Tandis que son père dégustait son café avec une lenteur où il entrait peut-être un peu de malice, il s’était approché d’une fenêtre et, par une mimique savamment admirative, des interjections lancées à propos, il s’efforçait d’attirer l’attention de M. Ambert vers le monde extérieur. L’excellent père eut pitié de cette impatience et se leva enfin.
«Nous partons? interrogea le lycéen.
— Oui, j’avais bien l’intention de jeter un coup d’œil sur les journaux français...
— Tu les as lus hier soir à Paris, et ceux du matin sont à peine en route...
— C’est ce que je me suis rappelé. Aussi, je ne te demande que le temps de prendre mon chapeau.»
Quelques instants plus tard, les deux voyageurs remontaient la rive droite de la Limmat, cherchant à s’orienter en ce pays inconnu.
«Avant de nous égarer dans les rues de Zurich, dit M. Ambert, nous ferions sagement, je crois, de gagner quelque point élevé, d’où nous puissions embrasser l’ensemble de la ville et nous faire une idée de sa topographie. Qu’en dis-tu?
— Je pense que c’est parfaitement raisonné, mon cher père, et, si nous sommes embarrassés, nous demanderons notre chemin... Et, tiens, reprit Jacques en désignant sa gauche, voici précisément une rue qui monte assez rapidement et doit nous conduire à quelque endroit culminant.
— Je me laisse conduire.»
Jacques avait eu une heureuse intuition. La Kuttelgasse est une rue très déclive du vieux Zurich, qui aboutit au Lindenhof, terrasse plantée de tilleuls, ainsi que son nom l’indique.
C’est, au dire des archéologues, l’emplacement d’une ancienne station celtique, que les Romains jugèrent bien placée, car ils y élevèrent un palais impérial dont les ruines mêmes ont disparu. La vue s’étend de là à plusieurs kilomètres de distance, et Zurich se montre étalé d’ensemble, comme sur le plan en relief de Muller.
Ce qui frappe d’abord le spectateur et ce qui fait la principale beauté de la ville, c’est sa parure aquatique. Le lac, la Limmat, la Sihl et le canal qui unit les deux rivières, l’entourent de tous côtés. Les groupes de maisons sont coupés par ces cours d’eau que relient des ponts nombreux. Les carrefours, les places, les jardins trouent, çà et là, la teinte rouge des toitures de tuiles, d’où l’on voit surgir de hauts pignons, des tours et des clochers. Plus loin, on reconnaît la cité du travail, les faubourgs ouvriers, à leurs vastes constructions industrielles, d’où s’élancent de hautes cheminées de briques.
Au delà encore, ce sont de verdoyants contreforts des monts Albis, que piquent de notes blanches les villas enfouies dans les arbres, sous l’ombre du majestueux Uetliberg.
Jacques, silencieux, admirait ce spectacle, prenant in petto des points de repère, aspirant à pleins poumons l’air vif et pur qui fouettait son visage. Son œil fouillait la colline opposée.
«Je voudrais savoir, dit-il enfin, si, de l’endroit où nous sommes, on peut apercevoir l’École cantonale.
— Parfaitement, monsieur, répondit une voix derrière lui, de l’autre côté de la Limmat, à mi-côte de la hauteur qui vous fait face...»
Jacques se retourna vers celui qui proférait ces paroles. C’était un beau vieillard, dont la figure fine et douce s’encadrait de longs cheveux blancs sous un chapeau à larges bords.
«Suivez mon doigt, reprit l’obligeant promeneur, au delà du pont du Marché ; vous apercevez un peu plus haut, à peu près en droite ligne, un grand toit plus élevé que les autres: c’est le théâtre Obmannant. Montez encore: vous voyez ce grand édifice quadrangulaire, entouré de jardins? C’est l’École cantonale.
— La situation est magnifique, remarqua M. Ambert. Puisque vous paraissez si bien connaître la ville, monsieur, vous pourrez sans doute nous donner quelques renseignements sur cette École?
— D’autant plus volontiers que j’y ai longtemps professe et que je l’ai quittée seulement pour prendre un repos rendu nécessaire par l’âge. Mais de quelle nature sont les éclaircissements que vous souhaitez?
На этой странице вы можете прочитать онлайн книгу «Un semestre en Suisse», автора Андре Лори. Данная книга относится к жанру «Книги о путешествиях».. Книга «Un semestre en Suisse» была издана в 2022 году. Приятного чтения!
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